Pénurie organisée (suite)

le 31/10/2013 L'AGEFI Hebdo

A l’heure où chacun s’interroge sur l’état des lieux cinq ans après la chute de Lehman Brothers, les politiques européens se félicitent du calme qui prévaut depuis l’été 2012 sur les marchés obligataires. La martingale très opportunément imaginée à l’époque par Mario Draghi, sous forme d’un éventuel recours ad libitum au programme OMT (Outright Monetary Transactions), a mis un terme à la frénésie anti-euro. Couplée à d’autres mesures exceptionnelles, la LTRO en particulier, cette menace, jamais mise à exécution, a permis une baisse spectaculaire des taux en Europe, accompagnée d’une renationalisation tout aussi remarquable des dettes nationales. De quoi assurer aux gouvernants européens des nuits moins agitées, aux économies du Sud du temps pour percevoir les premiers résultats de leurs politiques d’ajustement, et aux banques de se refaire une santé sans risque exagéré. Tout irait pour le mieux si ce « miracle » monétaire, une solution sans doute inévitable compte tenu de l’état d’urgence auquel était réduit le marché obligataire européen, ne générait pas une dépendance dont il sera bien difficile de sortir.

Au rebours de la volonté affichée de découpler le sort des banques de celui des finances publiques locales, la renationalisation des marchés de dette exacerbe le risque d’une rechute générale en cas de nouveau choc dans le système financier. Toute remontée des taux aurait un effet d’autant plus violent sur des banques à peine convalescentes. De plus, ce système qui revient à leur demander d’assurer le sauvetage des Etats grâce au soutien de la banque centrale signifie l’entrée dans une logique « à la japonaise » où une dette publique colossale est rendue compatible avec des taux bas grâce à sa nationalisation quasi intégrale. Non seulement cette tendance va à l’inverse des intentions des créateurs de l’euro, mais elle organise encore la pénurie du crédit en Europe, notamment au Sud. Celle-ci s’aggrave toujours, du fait de la formidable prime obligataire assurée par les injections de fonds de la BCE. Les chiffres des banques et de l’institut d’émission soulignent l’importance des « carry trades » sur dettes souveraines dans les résultats bancaires et le recul concomitant des encours sur le secteur privé.

Ainsi, au frein consistant dans certains pays à encourager une épargne réputée sans risque au détriment de placements plus rémunérateurs (lire l’éditorial « Pénurie organisée », L’Agefi Hebdo n°391), s’ajoute dans d’autres celui de substituer le financement des Etats à celui de l’économie. Le rationnement du crédit aux entreprises ne doit rien au hasard et hypothèque par construction les perspectives de reprise. Alors que la BCE s’apprête à lancer une revue des actifs destinée à durer toute une année, il est à craindre que les banques n’auront dans l’intervalle aucun intérêt à se départir de cette avantageuse frilosité. 

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