Pénurie organisée

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

La France cultive, entre autres paradoxes, une ambivalence croissante à l’égard de l’épargne. On n’en finirait plus si l’on devait recenser les dictons dont fourmille notre langue qui prônent à qui mieux-mieux les vertus de l’économie ; et de fait, le taux d’épargne des ménages n’a jamais atteint de tels niveaux, à quelque 16 % du revenu. Mais on n’en finirait pas non plus de relever les incohérences fiscales en la matière, la plus remarquable demeurant la prime que l’impôt donne, contre toute logique, à la liquidité et au court terme. Cette constante, cultivée depuis des lustres, a été radicalisée par l’actuel gouvernement qui a donné priorité absolue à l’épargne protégée. Ce qui n’était naguère qu’une particularité nationale supportable grâce à une liquidité abondante sur les marchés financiers est devenu, au fil des années de crise et de re-régulation de la liquidité bancaire, plus qu’un inconvénient, un véritable handicap.

La conséquence est que le système fiscal français organise la pénurie des dépôts, et par là, la raréfaction du crédit. Les chiffres (lire L’Evénement pages 8 à 11) ne laissent pas place au doute. Ils résultent d’abord d’une propension très profonde, présente dans l’esprit des Français, à donner priorité à l’investissement immobilier que l’Etat a, de tout temps, cru bon d’encourager à grand renfort de deniers publics. Moyennant quoi, les économies des ménages vont d’abord, dans une proportion irrationnelle, à la pierre même quand sa surévaluation les expose, comme aujourd’hui, à un risque important de dévalorisation de leur patrimoine. L’épargne financière n’est jamais que seconde, et captée massivement - et très logiquement compte tenu de leur fiscalité attractive et de l’inquiétude sur l’avenir du système redistributif français - par des dispositifs aidés, notamment les livrets réglementés totalement liquides et centralisés aux deux tiers ailleurs que dans le système bancaire. La conclusion est une attrition structurelle des ressources de bilan qui s’aggrave sans cesse. Jamais l’allocation de l’épargne, puissamment déformée par des rendements infimes et une fiscalité explosive, n’a été à ce point défavorable aux banques, parent pauvre de ce point de vue en Europe. Alors que le ratio dépôts sur crédits navigue autour de 85 % chez nos voisins, il ne dépasse pas 65 % en France. Le déficit dépasse 700 milliards d’euros dans le système bancaire français, ce qui le condamne à réduire les encours de crédit pour répondre à ses besoins de liquidité que le régulateur ne cesse, par ailleurs, d’augmenter.

Nul besoin d’être grand clerc pour prédire que le financement de l’économie française demeurera, à l’avenir, un sujet d’inquiétude constant. Les parlementaires en sont-ils seulement conscients, eux dont l’inventivité fiscale en matière d’épargne ne s’embarrasse, en cette période budgétaire, ni de cohérence ni de limite ?

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