L’invité de l’Agefi : Gérard Mestrallet, président de Paris Europlace

« Pas de rerégulation au détriment du financement de l'économie »

le 02/12/2010 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Florent Berthat et Marion Leblanc-Wohrer

L'Agefi Hebdo : Alors que le G20 vient de s’achever, quelle est votre appréciation des avancées en termes de régulation ?

Gérard Mestrallet : Notre position est claire. Nous soutenons fortement le processus de rerégulation financière, indispensable pour éviter une nouvelle crise. Mais cela ne doit pas se faire au détriment du financement de l’économie. Or à cet égard, nous sommes inquiets. Il faut calibrer la régulation pour préserver des conditions de concurrence identiques dans le monde, afin de ne pas handicaper les entreprises et l’économie européenne. Or avec Bâle III, Solvabilité II et les normes comptables, il y a un vrai danger de dégradation. C’est le paradoxe : alors que la crise est d’origine américaine, il existe un risque que les nouvelles mesures soient plus strictes ou plus strictement appliquées en Europe qu’aux Etats-Unis. C’est rater la cible ! On aurait les inconvénients d’une régulation plus dure, contractant les crédits et les fonds propres sur les places européennes et donnant un avantage compétitif aux Etats-Unis. Tout en n’ayant pas la certitude que ce qui se met en place permettra d’éviter une rechute.

Quelles en sont les conséquences sur la place de Paris ?

Comme représentant de Paris Europlace, mais aussi comme dirigeant d’une entreprise située à Paris, en compétition mondiale avec des groupes américains, asiatiques, nous avons besoin d’un accès compétitif tant au marché des fonds propres qu’à celui du crédit. La particularité de l’Europe, c’est que les financements de l’économie y sont d’origine bancaire à 80 %, les marchés représentant à peu près 20 %. Aux Etats-Unis, la proportion est exactement inverse. Donc si des restrictions fortes sont imposées au financement du crédit bancaire, et si, en même temps, les différentes réglementations handicapent les investisseurs, notamment les assureurs, à placer en actions, nous aurons un double désavantage. Aujourd’hui, c’est notre préoccupation principale.

L’évolution sur le sujet des normes comptables vous semble-t-elle aller dans la bonne direction ?

C’est un sujet essentiel. Il y a des évolutions qui vont dans le bon sens, notamment les initiatives du commissaire européen Michel Barnier. Car les utilisateurs des marchés européens, notamment les entreprises émettrices, sont convaincus de la procyclicité de la full fair value et de son impact sur la volatilité des marchés financiers. La seule évaluation au cours de marché (mark-to-market), associée à la réglementation prudentielle, aboutit à une focalisation sur le court terme et non à ce que reflètent nos modèles d’entreprises. Nous proposons donc de limiter l’usage de la comptabilité au cours du marché aux activités de trading et de conserver la comptabilité au cours historique pour les positions de long terme. La mise en place d’une nouvelle gouvernance de l’IASB (International Accounting Standards Board, NDLR) et les nouvelles discussions en cours avec les Etats-Unis sont une excellente opportunité de traiter ces questions. Bien sûr, une norme unique internationale serait préférable. Mais nous ne voulons pas d’une unification à tout prix, si c’est au détriment de la qualité.

Que pensez-vous de la situation actuelle de l’euro ?

Il est nécessaire de garder la mesure des choses. L’euro est une avancée considérable et aucun pays ne veut revenir en arrière. Nous avons pleine confiance dans la volonté et la capacité des pouvoirs publics européens à résoudre les difficultés posées par les déficits de certains pays d’Europe, comme le traduit l’accord Ecofin de ce week-end en faveur de l’Irlande. Les mesures en cours sont de nature à consolider les règles de gouvernance au sein de l’Union européenne et à favoriser les évolutions structurelles. Elles permettront de renforcer l’euro dans un contexte post-crise. Ces messages ont été largement communiqués et bien reçus par les investisseurs internationaux présents à nos roadshows à Tokyo et Shanghai en ce début de semaine.

Les conditions de financement sur les marchés actions à Paris aujourd’hui se sont-elles dégradées ?

Elles risquent de l’être, car la directive Solvabilité II restreint la capacité des compagnies d’assurances à investir en actions. Or nous ne bénéficions pas en France de fonds de pension qui investissent dans les grands pays du monde en actions des entreprises. Par ailleurs, avec Bâle III, les banques auront des besoins en fonds propres supplémentaires considérables. Cela va avoir comme effet secondaire de pousser les banques à capter une partie de l’épargne disponible sur la place de Paris au détriment des autres secteurs. Outre leur difficulté à lever des capitaux, c’est un gros handicap pour les entreprises françaises, y compris pour leur valorisation, qui les rendra moins compétitives sur le marché des fusions-acquisitions. Nous sommes donc en train d’étudier des propositions pour obtenir au minimum un meilleur calibrage de ces mesures lors de leur mise en application.

Etes-vous satisfait des résultats de votre initiative visant à inciter les entreprises à réaliser leurs émissions obligataires en France ?

Le marché obligataire a bien fonctionné. Après la faillite de Lehman Brothers, c’est même le premier marché qui s’est rouvert. C’était un des objectifs principaux de nos chantiers, et nous sommes très satisfaits de la coopération qui a eu lieu, à l’initiative de Christine Lagarde, entre Paris Europlace, Bercy et l’Autorité des marchés financiers (AMF) sur ce sujet. Sur le marché primaire, nous avions clairement identifié les points d’amélioration réglementaire nécessaires. L’AMF a mené une action déterminante pour mettre en œuvre ces améliorations et, en parallèle, Paris Europlace a obtenu des grands émetteurs de rapatrier leurs émissions à Paris : de 19 % en 2008, aujourd’hui 42 % de leurs émissions sont faites à Paris. L’objectif d’au moins 50 % sera atteint début 2011. Le groupe GDF Suez, notamment, a rapatrié la plus grande partie de ses émissions dans de bonnes conditions. Permettez-moi de souligner, dans le même temps, que nous avons émis il y a trois mois un emprunt à 50 ans. J’aurais aimé l’émettre à Paris, mais seuls les fonds de pension présents à Londres pouvaient prêter à une échéance si lointaine. C’est en tous cas une première en Europe.

Notre autre objectif est la mise en place d’un marché secondaire plus efficace, qui offre une meilleure transparence et liquidité aux investisseurs, comme aux émetteurs, leur permettant un meilleur suivi de leurs titres. Un gros travail a été mené par l’équipe Cassiopée, qui a abouti à la publication d’un cahier des charges et à la validation de trois projets de plates-formes, qui verront le jour dès 2011, dont un projet de Nyse Euronext. C’est un grand progrès et nous sommes très satisfaits.

Une autre de vos priorités était le développement de l’épargne longue...

Dans le cadre des douze chantiers menés par Paris Europlace sous l’égide du Haut comité de place présidé par Christine Lagarde, nous avons créé une commission spécifique sur ce sujet. Présidée par Yves Perrier, directeur général d'Amundi, ses recommandations ont mis en lumière la nécessité de développer les placements actions dans l’assurance-vie, premier vecteur d’investissement long terme en France, en allongeant la durée des contrats, de stimuler le Perp (Plan d'épargne retraite populaire, NDLR) et le Perco (Plan d'épargne retraite collectif, NDLR), et de rééquilibrer la fiscalité en faveur de l’épargne longue. Nous avons également proposé de développer l’épargne salariale. Ces propositions ont été transmises aux pouvoirs publics avec qui elles vont être discutées.

Les projets du président Sarkozy concernant la fiscalité de l’épargne vous semblent-ils aller à l’encontre de cette ambition ?

Tout dépend bien sûr du calibrage. Alors que l’Etat a besoin de couvrir des besoins croissants en financement, la question est de savoir où le curseur va être placé. Jusqu’à présent, en France, la tendance a été de privilégier l’épargne à taux fixe par rapport à l’épargne à taux variable, et le placement sans risque au détriment du placement risqué. Or, pour développer une économie durable, il faudrait faire l’inverse et encourager l’épargne longue, qui est notre leitmotiv, pour échapper au court-termisme, dont la crise a été la traduction. Nous souhaitons que cette réforme en fournisse l’occasion.

La fragmentation des marchés liés à la directive MIF (Marchés d’instruments financiers) et le développement du « trading » à haute fréquence ont provoqué certains transferts d’activités vers Londres. Est-ce inéluctable ?

Le nombre d’emplois concerné est faible. Londres s’est positionnée sur le segment des plates-formes alternatives de type MTF (multilateral trading facilities, NDLR). Mais elles n’ont pas encore démontré leur rentabilité et on ne sait pas comment la compétition entre ces acteurs et les Bourses traditionnelles va évoluer. Pour notre part, nous appelons à renforcer la transparence de ces plates-formes, afin qu’elles offrent aux sociétés cotées des garanties identiques aux marchés réglementés.

Surtout, nous voulons miser sur nos forces et sur des domaines plus stratégiques pour l’économie « réelle » : les marchés obligataires corporate, le financement de projets, les dérivés actions, qui sont des instruments de couverture indispensables pour les entreprises, la finance durable. Les grandes banques internationales se sont dernièrement renforcées à Paris dans ces différents métiers. De même, elles réalisent leurs émissions de titres cours à Paris, pour bénéficier de l’accès à la liquidité de la zone euro. Je rappelle que la qualité du dialogue entre régulateurs et professionnels, déterminant dans la préparation de l’après-crise, est un avantage pour Paris, comparé à Londres.

Dans ce contexte, quelle est la stratégie de Paris Europlace ?

L’originalité de Paris Europlace, comparée aux organismes similaires d’autres places, est sa composition qui réunit l’ensemble des acteurs et utilisateurs : banques, assureurs, sociétés de gestion, autorités de régulation, collectivités territoriales et entreprises. Pour mieux en articuler la gouvernance, nous avons créé deux collèges rapportant au Conseil d’orientation, un collège entreprises, présidé par Bruno Lafont, PDG de Lafarge, qui exprimera les besoins et aspirations des entreprises, et un collège investisseurs, présidé par Yves Perrier, directeur général d’Amundi, qui réfléchira aux moyens de renforcer le pôle d’investissement de la place de Paris.

Au plan international, le fait que la place de Paris soit réputée avoir mieux résisté à la crise financière favorise les échanges et coopérations. C’est dans cet esprit que nous avons signé, le 1er décembre, un accord de coopération avec la ville de Shanghai. Il s’inscrit dans la lignée de ceux signés dès 2009 avec Dubaï et Qatar, puis Moscou en juin 2010, en présence de Christine Lagarde. Leur but est de développer des actions communes dans le domaine de la régulation, de promouvoir les cotations à Paris et la gestion d’actifs française auprès des investisseurs institutionnels, dont les fonds souverains, de participer au financement de projets locaux, d’être présents dans les initiatives liées à la finance carbone, à la finance durable, et de développer les échanges en matière d’éducation et de recherche.

Peut-on d’ores et déjà observer les fruits de ces accords ?

Nous sommes en phase de mise en place, d’organisation de la gouvernance de ces accords. Nous avons établi, avec chaque place partenaire, un comité d’échanges et un premier plan d’actions avec un calendrier précis. Ces accords sont le fruit d’un travail de longue haleine, que nous menons au sein de Paris Europlace depuis des années afin de promouvoir à l’étranger la place de Paris et l’ensemble de ses parties prenantes.

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