Paradoxe européen

le 27/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Volontiers frondeuse à l’égard de Bruxelles, la City redécouvre, à l’occasion du débat sur le référendum sur le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, la force d’attraction de cette horripilante et incontournable construction politique (lire L’événement page 8). Bien des banquiers londoniens eurosceptiques à titre personnel doivent s’avouer europhiles à titre professionnel. Cela vaut aussi, d’ailleurs, dans les milieux d’affaires britanniques au sens large. A ceux trop enclins à suivre leurs sentiments anti-bruxellois, les signaux venus de partout, et notamment des étrangers qui font de Londres la plate-forme numéro un de leurs ambitions européennes, ont rappelé une réalité : entre l’Europe et le grand large, le choix n’est plus celui que Churchill résumait devant de Gaulle dans sa célèbre formule. Les leaders de l’économie britannique ont compris qu’il s’agit désormais de choisir entre deux modèles de développement, l’un mondialisé et l’autre marginalisé. Il est même clair que le choix n’est plus entre la sortie de l’Union et le maintien pour la Grande Bretagne de son fameux statut particulier d’opting out systématique ; il paraît bien plutôt de se rallier à une logique d’auto-exclusion assumée ou d’intégration croissante. Compte tenu de son histoire et de ses ambitions mondiales en matière financière, la question : « être ou ne pas être européen » ne peut plus, pour la Grande-Bretagne, comporter de demi-réponse. La porte ne saurait rester entrouverte. Elle devra être ouverte ou fermée.

A supposer même que le Royaume-Uni finisse par décider de demeurer dans l’Union, la question de son modèle de développement n’en demeurera pas moins ouverte. La place qu’y tient la finance est-elle destinée à demeurer aussi hypertrophiée, et avec elle le poids de Londres dans l’économie nationale toujours plus démesurée ? « Londres et le désert anglais » ferait un livre tout aussi pertinent qu’en son temps celui de Jean-François Gravier en France. Le creusement des inégalités, non seulement entre catégories sociales mais aussi entre provinces entières – avec un Londres opulent et des régions déshéritées – ne peut se poursuivre éternellement.

Reste cet étonnant paradoxe européen : alors que la riche Grande-Bretagne considère sa sortie, la pauvre Ukraine a trouvé à l’inverse dans l’idée de son adhésion le ferment décisif du soulèvement pour l’instant réussi de son peuple contre un pouvoir brutal et corrompu. On peut douter que ce formidable mouvement influe grandement sur le résultat des élections européennes de fin mai. Il le mériterait pourtant. Pour ceux qui font des idéaux de démocratie et de liberté des points cardinaux de leur avenir politique, l’euroscepticisme n’a pas cours. Qui osera, en France même, s’en souvenir dans la campagne qui vient et proclamer que, pour les plus déshérités, l’Europe, l’Europe unie, reste une idée neuve en Europe ? 

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