Nyse Euronext défend son modèle diversifié

le 14/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Ecartant le projet de scission de Nasdaq OMX, la Bourse réaffirme sa vocation de groupe intégré et multimétier.

Les hostilités sont ouvertes entre Nyse Euronext et Nasdaq OMX. Dimanche 10 avril, le conseil d’administration de la Bourse transatlantique a rejeté à l’unanimité son offre hostile de 11,3 milliards de dollars (7,9 milliards d’euros) lancée le 1

eravril avec IntercontinentalExchange (ICE), spécialiste américain des dérivés, lui préférant une fusion avec Deutsche Börse. Une décision sans surprise de l’avis des observateurs. « Le projet avec Deutsche Börse a été très travaillé en amont et a le soutien de plusieurs exécutifs du groupe, note Axel Pierron, senior vice-président au sein du cabinet Celent. En outre, Nyse Euronext a moins de visibilité quant à son avenir avec Nasdaq OMX et ICE qu’avec la Bourse de Francfort, ce qui a dû créer plus de tensions. » Les deux prétendants n’ont toutefois pas jeté l’éponge. Nasdaq OMX et ICE ont fustigé une décision qui « prive les actionnaires de Nyse Euronext des avantages d’une offre supérieure » de 17 % à celle de la Bourse de Francfort, avec une partie en numéraire non négligeable (un tiers du montant total) là où l’offre de Deutsche Börse est 100 % en actions. Or le cours de l’opérateur allemand a baissé de 8 % depuis deux mois. Le tandem œuvre donc en coulisses pour convaincre lesdits actionnaires - qui doivent se réunir en assemblée générale le 7 juillet - des mérites de leur projet. Pour rappel, les cinq principaux actionnaires de Nyse Euronext - les gérants T. Rowe Price, State Street, Vanguard Group, Legg Mason et Cramer Rosenthal McGlynn - détiennent 20 % du capital.

Deux logiques industrielles

L’enjeu va cependant au-delà de ces considérations financières. « Il faut aussi voir le projet dans la durée, nuance Thomas Biotteau, responsable des services d’exécution chez Kepler Capital Markets. Or cette contre-offre ne correspond pas à la stratégie de Nyse Euronext qui a défini un objectif commun avec Deutsche Börse qu’il ne pourrait pas atteindre avec un autre partenaire. » De fait, Nyse Euronext doit choisir entre deux logiques industrielles diamétralement opposées. D’un côté, le mariage avec Deutsche Börse donnera naissance à un géant boursier mondial diversifié, présent sur toutes les classes d’actifs (cash, actions, dérivés) et sur l’ensemble de la chaîne de négociation (exécution, compensation, conservation). Un groupe qui pourrait accueillir de nouveaux partenaires comme l’a laissé entendre Reto Francioni, président du directoire de la Bourse de Francfort, déclarant au journal suisse NZZ que « l’Espagne ou la Suisse pourraient être intégrés » à son projet.

A contrario, Nasdaq OMX et ICE visent à scinder Nyse Euronext pour créer deux spécialistes transatlantiques, le premier sur la négociation cash actions et options, le second sur les dérivés grâce notamment à la reprise du très lucratif Liffe. « C’est clairement le contraire de la logique développée jusque-là par Nyse Euronext », souligne Jean de Castries, directeur général d’Equinox Consulting. De fait, au cours des dernières années, Nyse Euronext a fait de la diversification de ses activités - dans les technologies, les dérivés, voire la compensation - le fer de lance de sa stratégie de croissance. Accepter l’offre de Nasdaq OMX et ICE constituerait alors « le démantèlement d’un modèle qui marche mieux que le leur », selon Dominique Cerutti, directeur général adjoint de Nyse Euronext, qui souligne qu’avec une telle opération, « chaque place boursière nationale en Europe serait également démantelée, ce qui signalerait la négation d’une stratégie ».

« On ne comprend pas bien le projet du Nasdaq en termes de synergies, celles-ci étant moins évidentes qu’avec une fusion avec Deutsche Börse », juge même Thomas Biotteau. Pourtant, Nasdaq OMX et ICE tablent sur 740 millions de dollars (plus de 500 millions d’euros) de synergies de coûts par an, essentiellement grâce à la fusion des plates-formes de négociation, contre 300 millions d’euros pour Deutsche Börse. Des synergies jugées cependant « très agressives » par Dominique Cerutti. « Quand on examine le montant des synergies avancées par Nasdaq OMX et ICE et qu’on le rapproche de notre base de coûts, on estime que la partie est loin d’être évidente, poursuit-il. Même dans une industrie à coûts fixes comme la nôtre, une telle démarche visant à couper dans les coûts n’est pas suffisante. » Un objectif d’autant plus difficile à atteindre que « dans le projet de Nasdaq, aucune synergie n’est évoquée sur la compensation, remarque Axel Pierron. Certes, en scindant Nyse Euronext, le Nyse sera connecté à DTCC, et Euronext restera avec LCH.Clearnet pour la partie compensation, tandis qu’ICE misera sur ICE Clear pour la compensation des dérivés. Mais on peut s’interroger sur les synergies et les économies d’échelle ».

Autre pierre d’achoppement au projet Nasdaq OMX, et pas des moindres : le risque de voir l’opération retoquée par les autorités de la concurrence américaine. Le nouvel ensemble Nasdaq Nyse Euronext bénéficierait en effet d’une position particulièrement prédominante aux Etats-Unis sur la négociation du cash actions et, surtout, d’une situation de quasi-monopole sur les introductions en Bourses (listings). « On peut même s’interroger sur l’intérêt des utilisateurs », indique Jean de Castries. Une difficulté que Bob Greifeld a pourtant tenté de balayer d’un revers de la main lors de son passage à Paris le 7 avril : « Notre part de marché combinée est légèrement inférieure à 50 % sur les marchés cash actions et options aux Etats-Unis, ce qui ne devrait pas poser de problème antitrust auprès des régulateurs », a-t-il affirmé. Quant à la situation de quasi-monopole dont bénéficierait l’ensemble Nasdaq Nyse Euronext dans les cotations (IPO), Bob Greifeld juge que « l’activité des IPO sur les Bourses américaines a perdu beaucoup de terrain suite à l’intensification de la compétition des Bourses internationales en la matière » - seules 9 des 100 plus importantes IPO depuis 2006 ont eu lieu aux Etats-Unis -, tout en mettant en exergue l’arrivée de nouveaux acteurs à l’instar de Bats qui prévoit de lancer son activité de cotation au dernier trimestre 2011. Nasdaq OMX et ICE se font surtout un malin plaisir de souligner, à juste titre, que le mariage entre Deutsche Börse et Nyse Euronext serait également confronté à des problèmes de concurrence en Europe. La fusion de leurs filiales respectives dans les activités de dérivés, à savoir Eurex et Liffe, donnerait en effet au nouvel ensemble une part de marché de plus de 90 % sur les échanges réalisés sur les marchés réglementés. « Nous avons eu les premières séances de travail avec les autorités réglementaires en Europe, indique Dominique Cerutti. C’est un point d’attention mais nous pensons en venir à bout. »

Défense de la place européenne

Le soutien apporté ces derniers jours par certains élus européens au projet avec Deutsche Börse peut expliquer ce relatif optimisme. De fait, depuis l’annonce de la contre-offre de Nasdaq OMX -ICE, plusieurs voix se sont élevées contre l’idée de voir Nyse Euronext tomber intégralement dans des mains américaines. « Nous souhaitons que les places financières européennes soient fortes, qu’elles aient une dimension mondiale, qu’elles jouent leur rôle, a ainsi déclaré Michel Barnier, le commissaire européen au Marche intérieur. Je ne souhaite pas que l’Europe devienne un sous-traitant. » Pour Dominique Cerutti, la place de Paris aurait également plus à gagner à une fusion avec la Bourse de Francfort puisqu’elle « dirigerait l’ensemble du marché cash actions européens, y compris les volumes allemands, ainsi que la technologie mondiale du groupe ». Bob Greifeld n’a pas non plus ménagé ses efforts pour donner des gages aux régulateurs français, affichant sa volonté de développer à Paris une communauté financière importante à l’instar de ce qui a été fait à Stockholm lors du rachat d’OMX. Il n’a pas caché pas non plus son intention d’étudier le rapatriement vers Paris des serveurs informatiques de Nyse Euronext délocalisés à Londres. Sans toutefois prendre d’engagement ferme. Les deux opérateurs ont désormais trois mois, d’ici à l’assemblée générale de Nyse Euronext, pour affûter leurs arguments. Le feuilleton pourrait donc connaître de nouveaux rebondissements dans les semaines à venir.

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