L’invité de L’Agefi (Version intégrale) : Yoël Zaoui, coresponsable mondial de l’activité fusions-acquisitions de Goldman Sachs

« Nous voulons être leaders dans les pays à forte croissance »

le 07/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Yoël Zaoui. Photo: Pierre Chiquelin pour L'Agefi

Propos recueillis par Philippe Mudry, Frédérique Garrouste et Fabrice Anselmi

L'Agefi Hebdo - Vous avez été nommé début mai coresponsable mondial des fusions-acquisitions. Est-ce une volonté d’étendre la couverture de la banque d’affaires et de renforcer le suivi global des clients ?

Yoël Zaoui - Dans une économie mondialisée, le marché des fusions-acquisitions se globalise rapidement et les pays émergents - que je préfère d’ailleurs appeler maintenant «pays à forte croissance» - y sont de plus en plus présents. Il reste toutefois fondamental de demeurer très ancré aux Etats-Unis et en Europe : n’oublions pas que ces deux pays représentent aujourd’hui 80% à 85% du marché mondial des fusions-acquisitions. Pouvoir accompagner nos clients partout dans le monde dans leurs projets stratégiques est une priorité pour notre maison. Compte tenu des tendances actuelles, il faut en effet être leader dans tous ces marchés pour conserver le leadership mondial. Tout porte d’ailleurs à croire que le poids relatif de ces différents marchés évoluera en fonction du PNB dans le monde ; car sur longue période, on observe une très bonne corrélation entre le marché des fusions-acquisitions et la croissance économique mondiale.

Une autre tendance importante est la montée du nombre de fusions-acquisitions entre des sociétés issues de pays à forte croissance. En général, ces opérations répondent à des logiques de sécurisation de ressources naturelles ou de recherche de croissance additionnelle. Les opérations de rapprochement entre sociétés de pays à forte croissance et sociétés de pays développés répondent pour leur part plutôt à des logiques d’achat de technologie, de savoir-faire ou de marques.

En termes de calendrier, le développement des activités de fusions-acquisitions suit, logiquement, le développement des opérations de marchés de capitaux. Quand on voit le poids des opérations equity (introductions en Bourse, augmentations de capital…) menées dans les pays à forte croissance (de 35% à 45% des volumes mondiaux selon les années, avec un poids très important de la Chine, mais aussi du Brésil et de la Russie), on ne peut que s’attendre à une croissance forte des opérations de fusions-acquisitions, tout simplement parce qu’il y aura beaucoup plus de sociétés cotées à rapprocher.

Enfin, les sociétés des pays en forte croissance réalisent aujourd’hui beaucoup plus d’opérations de prise de contrôle que par le passé, quand elles se concentraient plutôt sur des prises de participation minoritaires. Notre rôle devient donc plus important dans ce contexte aussi.

L'Agefi Hebdo -Comment expliquer que les opérations transfrontières restent encore limitées ?

Les opérations transfrontalières ont, par nature, tendance à être plus risquées que les opérations à caractère domestique. Or nous venons de vivre une crise financière sans précédent, et le niveau de risque que les dirigeants des grandes entreprises sont prêts à prendre aujourd’hui est inférieur à celui de l’avant-crise. Ce qui est paradoxal, c’est donc qu’en raison des incertitudes macroéconomiques (croissance, endettement des Etats, dynamiques monétaires), l’activité de fusions-acquisitions cette année, bien qu’en forte hausse par rapport à 2010 (+70% aux Etats-Unis, +55% en Europe, +45% dans le monde), n’est pas au niveau qu’elle pourrait atteindre compte tenu de la bonne santé générale des grands groupes mondiaux (base de coûts réduite, endettement faible, bonne progression des profits et des cash-flows). Logiquement, on devrait avoir un rebond significatif, mais il est difficile de savoir quand.

Un autre obstacle de taille pour les opérations transfrontalières est le regain du protectionnisme partout dans le monde, qui est un phénomène typique après une crise financière et économique. Les dirigeants hésitent beaucoup à se lancer dans ce genre d’opérations quand ils savent que les gouvernements et autorités locales sont défavorables au rapprochement envisagé.

N’oublions pas néanmoins que si la crise que nous venons de vivre et qui est souvent décrite comme une crise «mondiale» a très sévèrement touché la moitié du monde, elle n’en a touché qu’une moitié, puisque de très grandes économies n’ont pas du tout été affectées. Cet aspect devrait également conduire à plus de rapprochements d’entreprises à l'avenir.

L'Agefi Hebdo - Quelle part jouent les fonds de «private equity» dans la reprise ?

Les fonds de private equity représentent de 20% à 25% du marché global des fusions-acquisitions dans le monde, ce qui en fait des acteurs très importants. Au vu des volumes et montants représentés, cette classe d’actifs et cette forme de détention capitalistique sont devenues permanentes. Il existe de nombreux fonds de taille importante et la concurrence est très forte entre eux. Les prix des actifs susceptibles d’être rachetés dans ce type d’opérations sont donc restés élevés. Après avoir été gelés pendant la crise, les financements pour ce type d’opérations ont repris, et des LBO (leveraged buy-out, NDLR) de taille significative sont maintenant envisageables.

L'Agefi Hebdo - Quels secteurs vous paraissent le plus porteurs ?

Notre volonté de leadership mondial à long terme dans le domaine des fusions-acquisitions nous conduit, naturellement, à être présents et investis dans tous les secteurs de l’économie en hommes et en ressources. Notre métier étant un métier de relations de long terme avec nos clients, nous ne pouvons pas nous «concentrer» et nous «déconcentrer» rapidement sur certains secteurs, en fonction de l’évolution des niveaux d’activité.

Cela étant dit, deux secteurs ont clairement un très fort potentiel sur le long terme : celui des ressources naturelles et celui de la technologie.

Dans le secteur des ressources naturelles, où les sociétés des pays en forte croissance jouent bien entendu un rôle fondamental, les tendances de fond sont tellement lourdes (besoins en croissance, rareté des ressources) et visibles que nous nous y investissons de plus en plus, partout à travers le monde.

Dans le secteur de la technologie et de l’internet, nous assistons à des changements profonds et à un volume très significatif d’opérations de marché. A ce propos, il y a des différences très importantes entre la dynamique actuelle et celle de la «bulle» internet de 1999/2000 : le marché est devenu beaucoup plus sélectif entre les «winners» et les autres ; beaucoup de sociétés concernées réalisent des profits (ce qui n’était pas le cas en 1999/2000) et il n’y a pas de phénomène d’entraînement de valorisations boursières à d’autres secteurs. Surtout, le développement exponentiel des équipements et de la technologie mobile et individuelle au cours des dix dernières années a généré une infrastructure informatique telle que les possibilités de croissance de ces sociétés sont réelles et beaucoup plus tangibles qu’elles ne l’étaient au début du siècle.

L'Agefi Hebdo - La régulation fait-elle peser un risque sur les grandes banques d’investissement ?

Le débat sur la nouvelle réglementation et les propositions d’aménagement de la réglementation actuelle battent leur plein et nous sommes favorables à cette évolution. Ce qui me paraît important pour l’économie mondiale et pour le secteur bancaire et financier, c’est qu’un cadre réglementaire couvrant l’ensemble des points principaux (capital, liquidité, activités de trading, marchés de produits dérivés) et le plus homogène possible sur le plan international soit défini au plus vite. En effet, dans la mesure où beaucoup d’activités sont géographiquement mobiles, l’«arbitrage» réglementaire qui résulterait d’un manque d’homogénéité au plan mondial est un risque véritable. Nous participons activement aux différents débats réglementaires menés à travers le monde, afin de fournir aux autorités compétentes un éclairage pratique sur les implications des différentes suggestions proposées.

Par exemple, la crise a clairement mis en évidence l’insuffisance des capitaux propres des banques ; et nombre d’actions importantes ont déjà été mises en œuvre pour y remédier. Pour notre part, nous avons plus que doublé nos fonds propres depuis 2008 et réduit presque de moitié notre niveau d’endettement, ou leverage, à travers cette augmentation de fonds propres et en réduisant la taille de notre bilan (d’environ 25%).

A mon avis, un des aspects les plus importants dans le domaine réglementaire est de trouver le juste point d’équilibre entre, d’une part, un niveau de réglementation qui assure le bon fonctionnement des marché financiers, des circuits bancaires et du financement de l’économie et, d’autre part, le maintien d’un niveau adéquat de prise de risque dans le système, moteur de l’investissement et, in fine, de la croissance. Le monde ne peut pas se permettre des excès réglementaires, qui auraient un impact négatif sur la croissance économique.

Au-delà de la réglementation, la crise a également mis en évidence la nécessité absolue pour les établissements bancaires et financiers de disposer d’équipes de top management resserrées et proches du terrain, d’avoir une fonction de contrôle et de risk management forte et douée d’un réel pouvoir d’action ; de mettre en place des circuits de communication courts et rapides ; et d’établir des organigrammes plats où la hiérarchie existe sans être un frein à l’action rapide ou au véritable «débat». Les activités d’une banque d’investissement et les risques qui y sont attachés sont très complexes : il est donc absolument fondamental d’avoir plusieurs «yeux» sur les problèmes, les risques et les opérations. Cela implique une culture d’entreprise particulière.

L'Agefi Hebdo - La concurrence entre banques conseils n’est-elle pas plus importante qu’avant ?

La concurrence est très intense et a plutôt augmenté au cours des dix dernières années. L’autre phénomène qui s’est beaucoup développé, c’est la multiplication des banques conseils présentes sur chaque opération. Or à ce propos, il me semble important d’établir une distinction entre le rôle des différentes banques conseils sur une opération donnée. Cette différence n’est pas vraiment visible de l’extérieur et n’est certainement pas lisible à travers l’analyse des league tables. Nombre d’opérations, en particulier celles d’envergure, ont en général deux cercles de banques conseils : le premier cercle (comprenant, en général, une ou deux banques conseils) qui a vraiment été aux côtés du client depuis le début de l’opération est celui qui fait, à mon avis, le vrai métier de «conseil en M&A» (fusions-acquisitions, NDLR). Le second cercle, souvent composé des banques commerciales ou prêteuses avec lesquelles le client est en relation et qui intervient en général juste avant l’annonce de l’opération, joue un rôle secondaire au plan du «conseil en M&A». Encore une fois, cette distinction, vécue en permanence par les praticiens du métier, n’est pas visible par les acteurs ou observateurs extérieurs.

Le M&A étant avant tout un métier de jugement et d’expérience accumulée sur le long terme, il est bien évident que les équipes du second cercle ne développent pas le même savoir-faire et la même expérience que celles du premier cercle.

En matière de M&A, dans la mesure où ce métier est central dans la stratégie de notre maison, notre objectif principal est d’apporter partout dans le monde à nos clients les meilleurs services et conseils possibles, fondés sur les meilleures expertises et les expériences les plus riches. Nous sommes donc, en général, dans le premier cercle et notre stratégie est centrée là-dessus.

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