L’homme clé - Patrick Combes, directeur général de Viel & Cie

« Nous avons préparé la mutation en investissant dans les technologies »

le 30/06/2011 L'AGEFI Hebdo

Patrick Combes, directeur général de Viel & Cie. Photo: Pierre Chiquelin pour L'Agefi

Pendant plus de trente ans, Patrick Combes, 58 ans, a cultivé l’art de l’exercice solitaire du pouvoir. « J’ai longtemps assumé la triple responsabilité d’actionnaire majoritaire, de président du conseil et de directeur général, énumère-t-il d’une voix basse et posée. J’ai trois vocations : ouvrir la voie stratégique, assurer les grands équilibres et gérer les problèmes en dernier ressort. » Cet homme qui a façonné, toute sa vie durant, Viel & Cie, dont le principal métier est le courtage interbancaire via Compagnie Financière Tradition (CFT), a pourtant cédé, en juin 2010, son fauteuil de président à Georges Pauget, ex-directeur général de Crédit Agricole SA. « Nous nous connaissions déjà et j’ai trouvé intéressant d’avoir à mes côtés un homme qui avait géré un groupe aussi important et qui a traversé une crise sans précédent, explique-t-il en insistant sur le caractère non exécutif de cette présidence. Cela permet de débattre avec lui de sujets stratégiques. C’est aussi une marque de confiance vis-à-vis de Viel & Cie. »

Rien ne destinait Patrick Combes à devenir chef d’entreprise. Etudiant, un MBA de l’Université Columbia (Etats-Unis) en poche, « je rêvais de travailler dans une banque d’affaires aux Etats-Unis », se souvient-il. Rattrapé par ses obligations militaires, qu’il effectue en tant qu’officier à l’état-major de la marine (un point qu’il tient à souligner), il est contraint de rentrer en France. Bien lui en a pris. A peine sorti du service national, en 1979, il s’empare de Viel, alors une petite officine de courtage. « Quand j’ai repris la compagnie, il y avait trois personnes, rappelle-t-il, les yeux fréquemment rivés sur ses deux téléphones portables. Aujourd’hui, c’est un groupe global de plus de 2.500 personnes, réalisant plus de 900 millions d’euros de chiffre d’affaires et présent dans trente pays dont la France qui représente moins de 10 % de notre activité. » Un groupe construit à coups d’acquisitions dont la plus emblématique est celle du suisse CFT en 1996 qui le propulse dans le Top 3 des courtiers interbancaires, tenant la dragée haute aux acteurs anglo-saxons tels Icap ou Tullett Prebon.

Un virage bien engagé

La crise a toutefois freiné le développement de Viel & Cie, subissant deux années consécutives de baisse de son chiffre d’affaires (de 1 milliard d’euros en 2008 à 902 millions en 2010). Il n’en fallait pas plus pour que naisse une rumeur, relayée en mars par Bloomberg, sur une éventuelle cession de CFT - qui représente 97 % de ses revenus - à Tullett Prebon, numéro deux du secteur. « Nous avons plus souvent regardé des dossiers comme acheteur que le contraire, indique Patrick Combes, un brin agacé. Il y a tout le temps des discussions superficielles entre les acteurs. Mais cette rumeur est une vaste plaisanterie. »

Bien au contraire, la crise a constitué une bonne occasion de préparer l’avenir. « Cette période, notamment dans notre activité d’intermédiation, a nécessité de travailler sur les coûts (le groupe a initié en 2010 un plan de réduction de coûts visant 28,2 millions d’euros d’économies, NDLR), précise-t-il. C’est un processus permanent et nous devons être vigilants sur les coûts indirects. Cette période a aussi nécessité de préparer la mutation en investissant dans les technologies. »

De fait, ce virage technologique est déjà bien engagé. Soutenue par huit banques internationales, Tradition a ainsi lancé en mars la plate-forme électronique Trad-X, dédiée à la négociation des swaps de taux d’intérêt en euros. « C’est une plate-forme 100 % propriétaire alors que nos concurrents achètent des licences, s’amuse-t-il. On a toujours fait profil bas en matière de technologie mais elle a toujours été importante. » De fait, Patrick Combes n’en est pas à son coup d’essai. « Dans l’intermédiation professionnelle, depuis la fin des années 90, nous avons développé un modèle hybride dans le domaine des options de change en créant une plate-forme avec l’un de nos concurrents (Icap, NDLR) et des banques. Aujourd’hui, nous partons vers du pur électronique. C’est une démarche totalement nouvelle. » Le directeur général compte toutefois rester fidèle à ce modèle hydride. « Nous sommes très attachés à la notion de synergies entre la technologie et les courtiers, ajoute-t-il. Il s’agit d’avoir un modèle hyper-électronique, alimenté par des systèmes automatisés en symbiose avec les activités de ‘brokerage’ traditionnelles. C’est une culture mixte, les ‘brokers’ apportant leur valeur ajoutée. » Il souhaite néanmoins passer à la vitesse supérieure avec Trad-X. « Il y a toute une série d’outils à décliner notamment dans le produits dérivés, évoque-t-il, sans rien divulguer. Nous avons déjà fait la liste des produits qui feront l’objet d’une approche technologique et électronique de ce type. »

Des acquisitions en banque privée

En parallèle, Patrick Combes entend accélérer sa diversification géographique, avec, en priorité, des investissements en Asie. La société y dispose déjà de fortes implantations au Japon, à Singapour, Hong Kong, Séoul ainsi qu’en Chine. Dans ce pays, ses efforts sont désormais concentrés sur le développement de la coentreprise créée en 2009 avec l’assureur-vie chinois Ping An. Basée à Shenzen, elle pourrait élargir son horizon avec l’ouverture d’une nouvelle succursale à Shanghai, opérée courant 2012. Toutefois, Patrick Combes ne s’interdit pas de prospecter de nouveaux territoires. « A terme, nous réfléchissons à l’Indonésie, à la Thaïlande et au Vietnam », lâche-t-il, sans dévoiler son plan de marche. Le groupe pousse également ses pions en Amérique du Sud. Déjà présent au Chili, en Colombie et en Argentine, il a acquis fin 2010, via Tradition, une participation de 30 % dans la société CM Capital Markets pour accéder au marché brésilien.

Si le courtage interbancaire reste le fer de lance de Viel & Cie, Patrick Combes n’entend pas négliger ses autres activités, notamment l’intermédiation à destination des particuliers avec sa filiale Bourse Direct, qui pèse 3 % de son chiffre d’affaires global. « Aujourd’hui, elle détient 23 % de parts de marché et notre idée est de continuer à progresser, annonce-t-il. Les gains de parts de marché se feront par croissance organique et nous faisons évoluer le modèle d’autres classes d’actifs. » Bourse Direct pourrait ainsi se lancer sur le marché des changes. « C’est imminent », avoue-t-il.

De même, il porte toujours un regard attentif sur le développement de SwissLife Banque Privée, dont Viel & Cie détient 40 %. Le 7 juin, l’établissement a d’ailleurs pris une participation de 25 % dans la société de gestion de fortune Prigest. « La banque avait 3 milliards d’euros d’encours et cette opération nous permet d’y ajouter 1 milliard, souligne Patrick Combes. Notre objectif est d’atteindre la taille critique. » Viel & Cie n’y est bien sûr pas étranger. « Notre rôle est de proposer des opérations d’acquisitions que l’on peut réaliser dans des conditions raisonnables, explique Patrick Combres. Depuis notre prise de participation en septembre 2007, la banque a plutôt bien réussi et nous avons aujourd’hui des ambitions pour la faire grandir. » Une acquisition n’est pas à écarter. « Il y a beaucoup de dossiers avec des acteurs de taille moyenne ou des filiales de groupes bancaires étrangers, estime-t-il. On ne manquera pas d’opportunités. »

Par ailleurs, Patrick Combes ne s’interdit pas de s’ouvrir à de nouveaux métiers, même s’il reste volontairement peu disert sur le sujet. « Rien n’est exclu à ce stade, indique-t-il. Nous avons identifié d’autres secteurs attractifs mais il faut que des dossiers se présentent. Nous avons une réflexion permanente. » Le patron de Viel n’a pas donc fini de faire parler de lui.

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