Nomura ne sera pas un géant international

le 18/10/2012 L'AGEFI Hebdo

Recentrée sur l’Asie, la banque nippone entend renouer avec la rentabilité.

Les ex-dirigeants de Nomura, Kenichi Watanabe et Koji Nagai, présentant leurs excuses le 29 juin 2012.

Pour Nomura, c’est un aveu d’échec de sa stratégie internationale. La banque nippone, qui se rêvait en géant bancaire suite à l’acquisition des opérations des activités asiatiques et européennes de Lehman Brothers (hors fixed income : produits de taux et change) fin 2008, a annoncé le 6 septembre son intention de se replier en Asie et sur ses métiers les plus rentables. Cet été, le directeur général de Nomura, Kenichi Watanabe, et son bras droit ont démissionné suite à un scandale de délits d’initiés impliquant la banque et remontant à 2010. C’est donc un nouveau tandem, Koji Nagai et Atsushi Yoshikawa, qui a décidé de réduire drastiquement la taille de ses activités en Occident afin d’abaisser ses coûts d’un milliard de dollars d’ici à mars 2014. Sa base de coûts annuels sera alors ramenée à 6 milliards en banque d’investissement, après un pic de 8 milliards en avril 2011 (voir le graphique), lié à l’intégration des opérations de Lehman Brothers. Cette politique devrait permettre à la banque de réaliser 3,2 milliards de dollars de recettes imposables d’ici à fin mars 2016, dont 1,6 milliard pour la seule division wholesale (57 % des recettes globales), après plusieurs trimestres de pertes. Un tel retour aux bénéfices marquerait une progression de 21 % en neuf ans, avant le rachat de Lehman.

La banque japonaise n’en est pas à son premier plan. Celui de novembre 2011 visait 1,2 milliard de dollars d’économies, dont 1 milliard a déjà été réalisé au gré de 1.000 suppressions d’emplois, dont une grosse partie dans sa banque d’investissement. Dans la région Europe Moyen-Orient et Afrique (Emea), les effectifs avaient été réduits de 11 % pour atteindre 3.975 personnes à fin juin. Or cette année, d’avril à juin, les activités domiciliées dans la zone ont enregistré des pertes. Le nouveau plan va donc s’y traduire par la suppression d’une centaine de postes supplémentaires. « Les fonctions supports et administratives seront les plus touchées car après la fusion, il y avait de nombreux doublons. La reprise des activités de Lehman avait provoqué un bond des effectifs (qui ont plus que doublé, NDLR) alors que les autres banques d’investissement taillaient dans les leurs », explique un bon connaisseur de la banque. Toutefois, si la région Emea supporte 45 % du total des réductions de coûts, d’autres sont concernées : les Etats-Unis pour 31 %, le Japon et l’Asie pour les 34 % restants.

Londres et Paris touchés

En interne, on a beau se montrer rassurant et souligner que l’international continue à faire partie du développement, le rayonnement de Nomura ne sera plus tout à fait le même. « On a pu croire, à tort, que certaines activités sont transférées en Asie. En réalité, il s’agit de transférer certains actifs (créances, etc.) jusqu’à présent enregistrés à Londres, même lorsqu’ils étaient originés hors d’Europe. Cela n’avait pas de sens alors que le poids de la régulation et des exigences en capital y est plus fort que dans d’autres régions », nuance cependant une source proche de la banque.

A Paris, le nouveau plan se traduit notamment par le départ du CAO (chief administrative officer) et d’un des cinq informaticiens. Outre les suppressions « sèches », Nomura compte sur le turnover : « La méritocratie en vigueur chez Lehman perdure. Environ 5 % des effectifs s’en vont ou sont invités à partir chaque année, poursuit la source. Cela ne signifie pas pour autant un gel des recrutements, par exemple dans les métiers de banque d’affaires où il faut préserver la pyramide des âges. Le bureau de Paris vient aussi de recruter un structureur de produits de ‘fixed income’, très demandés, et ses effectifs devraient rester au-dessus de 100 personnes », contre 110 actuellement.

Lors de la présentation de la nouvelle feuille de route du groupe bancaire, son directeur général, Koji Nagai, a estimé que l’acquisition de Lehman avait permis à Nomura de stimuler ses parts de marché en fixed income (3,9 % au niveau mondial au premier trimestre 2012-2013) ainsi qu’en banque d’investissement, tout en signalant que désormais, « améliorer notre rentabilité est notre défi ». Cette nouvelle orientation va également se traduire par une réduction des coûts dans les opérations actions de Nomura en ramenant, au cours des tous prochains mois, l’ensemble des services d’exécution de la banque en Emea, aux Etats-Unis et en Asie, à l’exception du Japon, sous l’ombrelle d’Instinet, sa plate-forme de courtage électronique rachetée en 2006 au fonds de capital-risque Silver Lake pour 1,2 milliard de dollars.

Après la reprise de Lehman, la banque nippone s’était retrouvée avec un deuxième service d’exécution à sa marque. « L’industrie ne peut plus attribuer des conditions de marchés difficiles aux seuls facteurs cycliques, explique une source proche de la banque. Le déclin des commissions, auquel s’ajoute une augmentation des coûts en capital et la montée en puissance du 'trading' électronique, indique que le modèle traditionnel de l’exécution des actions doit s’adapter. Par cette décision, Nomura prend acte de ces nouvelles conditions d’activité. » Instinet n’était pas présent sur tout le continent. A Paris, sa succursale a déménagé dès cet été dans le bâtiment de Nomura France. Reste à savoir si ses quatre sales traders vont simplement s’ajouter aux trois de Nomura. « Le groupe veut conserver une présence majeure dans les actions, mais pas tous azimuts, assure une source. Voyez la situation chez Cheuvreux, CLSA et Exane ! » Les premiers, filiales européenne et asiatique de Crédit Agricole, ont été cédés (l’un au courtier indépendant Kepler Capital Markets, l’autre au chinois Citic Securities). Le patron d’Exane s’est de son côté délocalisé à Londres pour relancer son activité d’intermédiation actions.

Retrouver la confiance

Parmi les axes de développement, la banque a fait part de son intention de continuer à évoluer dans le secteur des fusions-acquisitions transfrontalières où elle jouit déjà d’un avantage compétitif. En avril, Nomura avait ainsi été recruté au poste de conseiller unique dans la vente de la centrale nucléaire Horizon Nuclear Power UK, une société conjointe entre RWE et E.ON UK. En juillet, la banque a également conseillé un consortium mené par le groupe hong-kongais Cheung Kong Group sur le rachat de la totalité de l’actionnariat de la société de distribution de gaz Wales and West Utilities à un consortium mené par Macquarie.

Pour Nomura, ce nouveau plan est crucial s’il tient à retrouver la confiance des marchés. En mars dernier, la banque avait été dégradée de « Baa2 » à « Baa3 » par Moody’s, à la limite de la catégorie spéculative (contre « BBB+ », soit deux crans de plus, chez Standard & Poor’s), mais avec une perspective stable. L’agence de notation avait ainsi marqué son inquiétude sur le positionnement et la rentabilité de la banque dans ses opérations de marché internationales, tout en reconnaissant que Nomura était parvenu à améliorer ses niveaux de fonds propres et de liquidité. Les analystes ont plutôt bien réagi à l’annonce du plan, aux objectifs plus réalistes que ceux fixés par la direction précédente. La banque n’est pas pour autant tirée d’affaire : « Les conditions de marché, qui restent défavorables, impactent négativement les revenus issus du courtage, signale Jun Shiota, analyste chez Daiwa Research. Les enquêtes sur les délits d’initiés pourraient aussi avoir des conséquences néfastes sur les opérations de gros de la banque en raison de la perte de revenus susceptibles d’en découler. » Sans oublier que l’installation de la récession sur le continent européen pourrait aussi contrecarrer les projets à moyen terme de la banque.

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