Nébuleuse d’Etat

le 24/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Un spectre hante l’Europe, celui du repli frileux des Etats sur leurs intérêts nationaux. Partout on relève sa trace. En Italie, il n’est plus d’investisseur étranger amical. Les milieux d’affaires sont en armes, et interpellent l’Etat sur la protection de l’« italianité » des entreprises. Ailleurs, et pas seulement en Europe, de nombreux Etats sont eux aussi pressés de redéfinir leurs modes et leurs moyens d’intervention. En France, le vieux fonds colbertiste reprend une vigueur inconnue depuis des lustres, selon une logique opportuniste prompte à mettre dans le même sac « stratégique » la filière nucléaire et l’industrie du yaourt !

A l’heure où s’amoncellent à l’étranger des fonds - souverains ou non - dotés de moyens colossaux, nul ne peut s’étonner de voir des gouvernements s’efforcer, d’une part, de gérer au mieux les participations publiques déjà en leur possession et, de l’autre, de conserver, par des investissements nouveaux, certains centres de décision majeurs dans leurs pays respectifs. Il en va non seulement du maintien local de l’emploi, mais aussi de la production, de la recherche, bref de l’activité tout court. Encore faut-il éviter de tomber dans un activisme brouillon juste bon à faire de l’Etat le jouet des lobbys professionnels plus ou moins protectionnistes, et à le condamner à ignorer ses intérêts à long terme. La puissance publique, dont les intérêts sont souvent contradictoires, doit être dotée d’une stratégie pluriannuelle d’investissement cohérente, fondée sur des principes clairs et conduite selon une logique bien définie.

Il est vrai que d’incontestables progrès ont été accomplis en France quant à la transparence des investissements et des désinvestissements publics. Reste que la politique de l’Etat en la matière souffre d’un manque criant de lisibilité. Il peut agir en direct, via l’Agence des participations de l’Etat (APE), la Caisse des dépôts ou leur filiale commune, le Fonds stratégique d’investissement (FSI). La logique selon laquelle sont réparties les participations entre les uns et les autres et prises les décisions d’investissement par le biais de tel ou tel canal, est tout sauf claire quels que soient les discours publics fort convenus sur le sujet. Seul un débat annuel au Parlement, rendant compte de tous les aspects du problème et sanctionné par un vote, pourrait donner à la politique patrimoniale publique la clarté et la cohérence qui lui font défaut.

Une telle innovation n'aurait rien d’anecdotique. Pour un pays comme la France qui nourrit des ambitions de place financière, la nature et le champ de l’action de l’Etat doivent être perçus sans ambiguïté par l’ensemble des investisseurs. Faute de quoi, face au risque de se trouver en face de lui même à fort mauvais escient, comme dans le cas d’Ingenico, ils chercheront ailleurs leur croissance et condamneront la France à la marginalisation.

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