Les modèles de risque remis en cause par les pertes de JPMorgan

le 24/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Les critiques vont au-delà de celles, très sévères, adressées à la VaR, fût-elle améliorée. Elles s’en prennent à l’approche globale des risques dans les banques.

Illustration: Fotolia

A plus de 2 milliards de dollars, les pertes essuyées par JPMorgan sur des dérivés de crédit mettent en cause son contrôle des risques. La Value-at-Risk (VaR) fait l’objet de nouvelles critiques car, sur sa base, la banque estimait ses pertes possibles à 130 millions. De fait, cet outil - qui mesure la perte maximale pour un jour donné dans un certain intervalle de confiance - a déjà été amendé par Bâle 2,5 pour avoir montré ses insuffisances en 2007 : les banques sont désormais tenues de calculer des VaR « stressées » afin de prendre en compte des événements hors norme. « La plupart des banques françaises ont perdu de l’argent fin 2011 sur leurs activités de marché, signe que la VaR ‘stressée’ n’est pas plus opérante que la VaR », relève toutefois Christophe Nijdam, analyste secteur bancaire chez AlphaValue.

Imprévisibilité

Le fait est que cette nouvelle VaR serait tout aussi inadaptée. « Des experts comme Nicholas Taleb ont démontré qu’il n’existe pas de distribution statistique parfaitement aléatoire telle qu’elle est contenue par la loi gaussienne sur les probabilités, et qu’il existe toujours en finance des événements totalement imprévisibles, qu’on ne sait pas modéliser, indique Bruno Mathis, manager chez Sterwen. La méthode de l’‘expected shortfall’ vise ainsi à prendre en compte les asymétries dans les distributions. »

Le comité de Bâle, dans sa consultation sur les activités de trading des banques, propose en effet cette nouvelle notion pour la substituer à la VaR. « Avec l’‘expected shortfall’, le comité de Bâle veut mieux prendre en compte l’occurrence de scénarios extrêmes et quantifier les pertes possibles dans ces scénarios, ce que ne permet pas la VaR », précise Julien de Saussure, analyste-gérant chez Edmond de Rothschild Investment Managers. En outre, le Comité de Bâle vise à mieux appréhender les risques d’illiquidité prolongée - les marchés sont restés figés pendant six mois l’an dernier, ce qui semblait hautement improbable - et de couverture imparfaite. » Par exemple, les prix des obligations et des CDS (credit default swaps) peuvent ne pas évoluer en parallèle, et donc ne pas se compenser. Bâle propose de capturer ce risque de divergence.

Mais c’est plutôt à une remise en cause générale de la mesure des risques qu’appellent les observateurs. « L’incertitude économique ou financière est mal appréhendée, l’univers de la finance dans son ensemble raisonnant selon le paradigme de la continuité des variations boursières (vision brownienne des marchés) qui, pour cerner l’aléa, attribue aux phénomènes financiers une régularité qu’ils n’ont pas en réalité », estime Christian Walter, professeur associé à l’IAE de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur de la chaire Ethique et Finance de l’Institut catholique de Paris. Or cette appréhension inadaptée des risques n’est pas limitée aux activités de marché. « Le problème est plus important qu’on le pense car c’est le même type d’approche à base de distribution normale, via les modèles internes, qui régit également les ratios de solvabilité des grandes banques, lesquels sont calculés à partir des actifs pondérés par les risques, explique Christophe Nijdam. Il existe un problème de structuration de la pensée sur la notion de risque dans les banques. Les régulateurs sont influencés en cela par les grandes banques françaises qui veulent préserver leur mode de fonctionnement, aussi n’a-t-on pas vu venir la crise de liquidité dollar l’été dernier. »

Opposition

Une critique adressée en fait à l’ensemble du secteur financier. « Des modèles permettant de prendre en compte l’évolution discontinue des marchés existent mais les acteurs financiers, essentiellement l’école américaine du risque, font barrage à tout changement en ce sens car l’ensemble de leurs modes de fonctionnement et de leurs outils seraient à réformer », fait savoir Christian Walter.

Dans l’immédiat, des garde-fous sont préconisés, à commencer des limites à la taille des positions. « Le ratio de levier (fonds propres sur total de bilan, NDLR) constitue un moyen de contrôle complémentaire sur les engagements des banques et c’est à tort qu’il est contesté par les Européens », observe Christophe Nijdam. En même temps, il convient de donner moins de poids aux modèles probabilistes. « Le vrai débat n’est pas celui de la méthode de calcul mais d’une confiance excessive dans une analyse quantitative, quelle qu’elle soit, souligne Bruno Mathis. Depuis des semaines, les concurrents de JPMorgan s’étonnaient de la taille des positions qu’elle prenait sur les CDS. »

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