Regards croisés - Les invités de L'Agefi (version intégrale)

« Le modèle bancaire français a montré sa résilience »

le 20/09/2012 L'AGEFI Hebdo

Guillaume Cazauran, partner, TnP Consultants, et Jean-Louis Mullenbach, associé, Bellot Mullenbach & Associés, débattent de la nécessité ou non de séparer les banques de détail et les banques d'investissement.

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer

L'Agefi Hebdo - L’historique des récentes faillites bancaires offre-t-il des arguments pour ou contre la séparation des banques de détail et d’investissement ?

Guillaume Cazauran, partner, TnP Consultants - Il y a peu d’études sur les causes des faillites bancaires. Nous en avons réalisé une sur les deux dernières décennies, avec un échantillon de seize banques. Nous avons quatre faillites simples et douze rachats ou décisions de soutien de la part des Etats. Après analyse du portefeuille d’activités de ces banques, seules deux d’entre elles pouvaient être considérées comme réellement universelles (Fortis et RBS), les autres étant des  banques d’investissement pures (Lehman Brothers, Bear Stearns et Barings), avec des services de gestion d’actifs et gestion privée (Merrill Lynch), des banques de dépôt (Washington Mutual, Lloyds, Wachovia...) et/ou financement (CIF, Dexia, Northern Rock…).

Le risque de liquidité explique la chute dans 90 % des cas. Ce risque est lié à un risque de transformation avéré dans quatre cas et un risque de marché dans six cas. Le risque opérationnel est à l’origine de la chute de Barings - au passage, on notera que le risque opérationnel le plus important de l’histoire n’a pas remis en cause l’existence de Société Générale. Le risque de marché s’avère essentiellement lié à la valorisation des fonds, titres ou dérivés sur l’immobilier américain (subprime).

Au bout du compte, si on explique ces risques par des stratégies bancaires, on constate que : six banques chutent sur une politique de croissance effrénée dont les deux banques universelles, douze ont un modèle de financement risqué, et dix sont très concentrées sur un marché ou une activité ou un pays.

On peut donc affirmer que, s’il faut se garder de présenter le modèle de banque universelle comme infaillible, les banques universelles comparables aux grands établissements bancaires européens et français sortent de la crise de 2008 la tête haute. Les autres enseignements sont les suivants : la spécialisation ne préserve pas, le Glass Steagall Act, présenté comme un bouclier infaillible par les zélateurs de la séparation n’a pas empêché la faillite en masse des Caisses d’Epargne américaines dans les années 80, les banques de dépôt ne sont pas moins fragiles que les autres.

Jean-Louis Mullenbach, associé, Bellot Mullenbach & Associés - Je partage votre analyse de l’historique des faillites bancaires, qui est un bon argument contre la séparation. Le modèle de banque universelle ne saurait être la victime expiatoire de tous les péchés commis par les banques, en premier lieu les bulles de crédit immobilières dans la banque de détail, ou les risques de trading en BFI (banque de financement et d'investissement). Il serait faux de prétendre que rien ne se serait produit depuis cinq ans avec une séparation stricte entre la banque «ennuyeuse» et la banque «casino», et les banques universelles françaises sont solides.

En revanche, pour s’en tenir à la France, l’affaire Kerviel, ou le rachat de 20 milliards de dollars de CDO (collateralized debt obligations) par la filiale new-yorkaise de Société Générale (SG), aurait pu, de l’avis de beaucoup d’observateurs avertis, être évité si la BFI de SG n’avait pas eu accès aux réserves de trésorerie de la banque de dépôt et avait dû elle-même lever ses fonds sur les marchés, sans bénéficier de l’assurance implicite de la puissance publique. A l’époque, la stratégie de Société Générale se fondait sur une course à la taille via le développement d’activités à risque, le tout financé à moindre coût grâce à cette assurance quasi-gratuite sur les dépôts. D’où une conclusion de bons sens : les métiers de la banque d’investissement ne devraient avoir accès ni aux dépôts bancaires, ni aux guichets des banques centrales. L’objectif de la séparation est précisément de ne pas encourager la prise excessive de risques pour mieux protéger les dépôts, et donc la population en réduisant le coût des sauvetages par les Etats. Si l’on compare les banques avec les hedge funds, on remarque d’ailleurs que ces derniers ont souvent une meilleure maîtrise de leurs risques de marché, car c’est leur propre argent.

 

Guillaume Cazauran - Je ne suis pas d’accord avec l’argument de la prétendue aisance financière que fourniraient les dépôts aux métiers de banque d’investissement (raccourci utilisé pour présenter les banques universelles). Jusqu’en 2007, les BFI se finançaient très facilement sur les marchés. Il n’y a aucune démonstration que les fonds des particuliers soient utilisés pour les activités de marché, d’autant plus que les dépôts ne couvrent même pas l’activité de financement des particuliers et PME. Est-ce qu’en découpant nos banques universelles, on pourra diminuer le risque pour les déposants et les contribuables ? Telle est la question qui nous est posée. On peut facilement répondre par la négative, il n’y a aucun lien entre les difficultés que peuvent rencontrer les banques et la nature de leur modèle de développement. La vraie corrélation se trouve avec la gestion des risques.

L'Agefi Hebdo - Les grandes banques universelles sont d’ailleurs complexes à manager. Le contre-argument est que la diversification du risque est un plus pour assurer la stabilité d’un établissement….

Guillaume Cazauran - Bien sûr les banques universelles sont plus complexes à manager, mais cette complexité est loin d’être non maîtrisable. Je vois six avantages au modèle de banque universelle : une gestion des risques intégrée et globale ; la diffusion d’une culture des risques entre les métiers, qui permet de mieux les comprendre ; un meilleur accompagnement des grands clients ; des économies d’échelle ; la mutualisation du coût de la ressource financière ; la diversification des métiers et des zones géographiques qui permet de compenser les effets de cycle qui peuvent ne concerner qu’un métier ou une région et une meilleure mobilisation de la liquidité entre les métiers excédentaires et ceux déficitaires. Enfin, en cas de crise, elles ont plus d’actifs à vendre dans des conditions de marché acceptables.

Jean-Louis Mullenbach - Mais tout le problème vient justement de la multiplication des métiers. Le «too big to manage» est une vraie difficulté dans les conglomérats financiers. Plusieurs dirigeants ont reconnu qu’ils ne comprenaient plus ce qui se traitait dans leurs salles de marché et que les synergies entre les différents métiers étaient réduites en termes de gestion du personnel et des risques, pour des raisons culturelles évidentes ! Sans compter qu’à multiplier les métiers, le service au client final n’est pas optimal. Est-il sain, d’un point de vue concurrentiel, qu’une banque commerciale utilise l’argument du financement pour imposer à ses clients ses services de banque de marché ? Et que le client accepte un coût démesuré des services de banque d’investissement pour ne pas se mettre sa banque de crédit à dos ? Ou que cette dernière prête imprudemment pour récupérer une jolie commission ? Quand un métier finance l’autre, on ne peut obtenir le vrai prix du service, c’est-à-dire ce que vaut réellement ce service.

Par ailleurs, la banque universelle multiplie les sources de conflits d’intérêts, alors même que les banques travaillent sur de la matière confidentielle. Par analogie, les entreprises étaient autrefois fortement incitées à utiliser à la fois les services d’audit et de conseil fournis par la même firme. Depuis Enron, c’est interdit. Cela s’est traduit par un plus grand nombre d’intervenants sur le marché du conseil, et a redonné une dynamique à cette profession. Sur tous les marchés, la concurrence favorise l'émulation, tire l’innovation et offre de meilleures garanties de qualité et de prix. De la même manière, les entreprises ont besoin de crédits comme elles ont besoin des marchés. Dans le système de la banque universelle, elles sont également incitées à s’adresser au même guichet pour accéder aux services de banque commerciale et de banque d’investissement. D’où un mélange des genres, qui pourrait être évité par une séparation. A titre d’illustration, la scission des banques pourrait faciliter les OPA (offres publiques d'achat) des entreprises non financières : en France, toute grande OPA commence, avec nos banques universelles en nombre réduit, par le verrouillage de l’accès au financement de l’adversaire. Enfin, je relève avec amusement que l’argument de diversification du risque soutenu par les banques est à l’opposé de la culture des banquiers conseils et des financiers qui prônent en permanence à leurs clients corporate la focalisation du management sur le cœur de métier, et la cession des activités périphériques…

L'Agefi Hebdo - Quid de la question de la taille ?

Jean-Louis Mullenbach - La séparation permettrait de réduire drastiquement la taille, non seulement des banques mais également des paris spéculatifs pris sur les marchés, et donc le risque systémique. Le «too big to fail» a conduit des grands acteurs du système financier anglo-saxon, comme AIG, à prendre des risques démesurés, tout en sachant qu’au pire, ils seraient sauvés de la banqueroute par leurs gouvernements. Les entreprises et les particuliers ont vraiment besoin, pour les métiers de la banque d’investissement, d’établissements plus petits, plus nombreux, centrés sur leurs métiers et leurs clients et leur faisant payer le juste prix pour les prestations fournies.

Guillaume Cazauran - Face aux grands corporates, à la complexité des marchés, au coût des différentes réglementations (Emir, MIF…), nous avons besoin d’établissements forts et puissants.

L'Agefi Hebdo - Une scission serait-elle une menace pour le financement de l’économie ?

Jean-Louis Mullenbach - Les flux de banques de crédit, délestées de leurs activités de marchés, seraient naturellement orientés vers le financement de l’économie réelle. La séparation ne devrait donc pas mettre en péril le financement des états et des entreprises, ces dernières pouvant faire appel aux établissements spécialisés pour leurs opérations de marché avec une transparence de l’offre et une concurrence plus ouverte.

Guillaume Cazauran - Non, séparer l’industrie du crédit bancaire de celle des marchés de capitaux conduirait à accroître le coût du financement de l’économie dite réelle. Avec les nouvelles règles prudentielles, il est évident que les entreprises vont devoir se tourner vers les marchés et une offre globale leur serait d’une extrême utilité. Cette offre globale est d’ailleurs assurée par les banques dites de financement et d’investissement. Faudrait-il également les découper ?

L'Agefi Hebdo - La séparation permettrait-elle une hausse des cours de bourse, extrêmement bas actuellement ?

Jean-Louis Mullenbach - Toute scission de conglomérat est réputée se traduire par une hausse des cours de Bourse, d’une part parce que le management n’est plus distrait par des activités distinctes, et d’autre part parce que les investisseurs préfèrent les pure players.

Guillaume Cazauran - Effectivement, les détracteurs de la banque universelle font valoir notamment pour  la France que la destruction de valeur pour les actionnaires des banques françaises est supérieure à la moyenne du marché (81 % contre 70 %) depuis 2007. En fait, les banques universelles françaises sont surtout affectées par la crise de la zone euro. Si on décompose la baisse des cours en deux parties : crise financière et économique de 2007 à juin 2011 et crise souveraine de juin 2011 à juin 2012, on s’aperçoit qu’elles avaient surperformé l’indice des banques européennes dans la première crise et sous-performé sur la seconde. Tout cela est logique et lié aux expositions des banques françaises aux pays les plus affectés par la crise souveraine. Les analystes et certains cabinets de stratégie ont toujours poussé à la spécialisation des acteurs économiques notamment sur les métiers dans lesquels ils seraient les plus performants et surtout les plus rentables. De fait, dans un premier temps, cette spécialisation s’accompagne régulièrement de cessions d’actifs et peut être saluée par les marchés. Avec le temps, la perte de valeur qui résulte de cette spécialisation peut s’avérer gigantesque. La spirale infernale d’Alcatel est certainement le contre-exemple le plus emblématique en France, surtout quand on compare Alcatel à Siemens qui est resté bien sagement sur ses nombreux métiers. En fait on s’aperçoit que, depuis 2008, dans la crise, les établissements français sont parvenus à créer de la valeur en augmentant leur actif net comptable par action de 12 % en moyenne. Cette vérité n’est pas prise en compte par les marchés à ce jour.

L'Agefi Hebdo - Que pensez-vous des modèles actuellement en discussion et de leur application en France ?

Guillaume Cazauran - La réforme Vickers, si elle est appliquée selon les directives contenues dans le livre blanc, conduit à créer une véritable usine à gaz dans les groupes bancaires concernés. Le coût de mise en œuvre est énorme. Les coûts de fonctionnement de l’activité de banque de détail seront forcément plus élevés et j’émets des doutes sérieux sur la capacité des banques anglaises à se développer notamment à l’international avec une régulation nationale de ce type. Pour autant, le risque systémique est-il annulé et la protection des contribuables assurée ? Croit-on vraiment qu’un Lloyds ainsi organisé aurait été plus sûr et n’aurait pas nécessité l’intervention du contribuable britannique ?

Quand à Volcker, elle  limite simplement les activités de banque d’investissement. Elle ne constitue pas véritablement un modèle de séparation des banques. Mais surtout, pourquoi casser le modèle des banques françaises, qui a pourtant démontré sa résilience ? Cessons de vouloir restructurer le secteur bancaire après l’avoir accablé sous un flot de réglementations qu’il n’a même pas absorbées ni testées. La régulation répond à la plupart des problèmes. N’allons pas plus loin. Comme le disait Pierre Teilhard de Chardin, «la spécialisation paralyse et l'ultra-spécialisation tue».

Jean-Louis Mullenbach - Il est vrai que le modèle bancaire français a montré sa résilience face aux chocs. Il est plutôt sain avec des crédits responsables et peu de trading pour compte propre. Nos banques universelles n’ont pas commis les excès des banques anglo-saxonnes, ni vendu des produits structurés dangereux à des PME ou à des collectivités locales. Pour autant, elles doivent s’adapter aux contraintes européennes et internationales.

L’union bancaire en cours d’édification, vitale pour la pérennité de l’euro, entraînera nécessairement une clarification des activités bancaires. On voit mal comment une garantie européenne des dépôts et un mécanisme de résolution ordonné des défauts pourraient être mis en place sans un découpage, au moins juridique, des activités de crédit et de marché. La commission d’experts européens sur la réforme bancaire, lancée par Michel Barnier (commissaire européen au Marché intérieur, NDLR) il y a dix mois, tentera probablement de faire une synthèse des approches américaine et britannique et des spécificités européennes. En tout état de cause, nous irons, in fine, vers une harmonisation internationale. Plus simples seront les règles, plus il sera difficile de trouver des failles dans les recoins des textes réglementaires et mieux elles seront appliquées dans les différentes zones géographiques. Pour mémoire, le Glass-Stegall Act ne comportait que 37 pages, à comparer aux centaines de pages des rapports Vickers et Volcker.

La meilleure façon de retrouver une croissance en Europe et dans le reste du monde est de combattre les rentes et de promouvoir les talents. Dans la plupart des secteurs et des pays, la rente avance masquée, prétendant défendre l’intérêt national, avec des arguments difficilement compréhensibles par les politiques. L’innovation, à la source du progrès technique et de la prospérité économique, ne se décrète pas. La puissance publique et les régulateurs doivent l'encourager en mettant de la concurrence partout, de façon à ce que toutes les entreprises financières et non financières, ainsi soumises à une rude compétition, soient condamnées à innover pour le plus grand bien des consommateurs.

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