Matières premières, fin de l’eldorado pour la BFI française

le 07/06/2012 L'AGEFI Hebdo

La baisse des ressources en dollars contraint les banques à la sélectivité.

Aspect de l’industrie pétrolière à Pasadena au Texas. BNP Paribas a vendu à Wells Fargo 9,5 milliards de dollars de prêts aux producteurs de pétrole américains.

Le choix est cornélien. Les banques de financement et d’investissement (BFI) françaises veulent rester leaders dans les matières premières, notamment dans le financement de la production et du négoce. Elles n’échappent pourtant pas au coup de rabot imposé par la crise de la dette dans la zone euro et l’application accélérée de Bâle III qui rend ces activités plus coûteuses en fonds propres et liquidité. Surtout, le retrait des fonds monétaires américains l’été dernier a asséché leurs ressources en dollars, la monnaie de référence de la plupart des ressources naturelles.

Dans le cadre du deleveraging (réduction du bilan) entamé à l’automne dernier (voir le tableau page 19), les arbitrages les plus visibles dans les matières premières concernent les activités de marché. Crédit Agricole CIB (Corporate and Investment Bank) a arrêté les siennes qui employaient une centaine de personnes. Outre les dérivés, il a mis fin à sa coentreprise avec EDF Trading dans le courtage « physique » d’énergie, mais pourrait faire appel à l’industriel pour vendre des produits de couverture à ses clients, selon une source proche.

Dérivés sur la sellette

Chez Natixis, « nous arrêtons les dérivés sur ‘soft commodities’ (matières premières agricoles, NDLR), concède De Doan Tran, patron de la BFI. Mais nous restons présents dans les dérivés OTC (de gré à gré, NDLR) pour l’énergie, qui représentent l’essentiel des volumes, et dans ceux dédiés aux métaux mais seulement en tant que facilitateurs ». A l’échelle du marché, « les revenus des dérivés sur matières premières OTC ont diminué de 30 % sur la période 2008-2011, rappelle Bruno de Saint-Florent, associé du cabinet Oliver Wyman. Ils ont progressé l’an dernier mais la volatilité des cours peut entraîner des pertes ou des gains sur les positions prises par les banques pour faciliter les flux clients ». Les banques subissent également la concurrence « des opérateurscorporate, essentiellement des producteurs, qui se lancent eux aussi dans l’aventure des dérivés », observe Marjorie Nadal, ancien trader et fondatrice du cabinet londonien Exocet Advisory. L’activité risque enfin d’être pénalisée par la réforme des dérivés de gré à gré aux Etats-Unis (voir le tableau ci-contre).

Natixis est également en train de fermer, faute de repreneur, son courtier Natixis Commodity Markets, membre actif du London Metal Exchange qui comptait 120 personnes. « Il offre peu de synergies avec le reste de notre activités de financements et consomme désormais trop de charge de capital, de liquidité et de VaR (‘Value-at-Risk’, NDLR) », justifie De Doan Tran. Quant à Société Générale, il a réduit la voilure dans le trading physique. « Nous avons cédé nos portefeuilles de RBS Sempra (acquis début 2011 seulement, NDLR) à Goldman Sachs et la plate-forme informatique à Amphora, société spécialisée dans l’informatique, déclare Jonathan Whitehead, nouveau responsable mondial des marchés de matières premières chez SG CIB. Nous ne disposons plus d’activité detradingphysique de gaz et d’électricité en Amérique du Nord mais nous avons conservé l’ensemble de nos activités de dérivés. »

En Europe, le groupe a vendu à Rhodia ses 50 % d’Orbeo, leur coentreprise de CO2. Avant la crise de la dette, il avait aussi cédé à GDF Suez sa part dans leur filiale commune Gaselys. La banque a reconstitué des capacités européennes de trading du gaz et de l’électricité, mais Gaselys est désormais dirigé par Edouard Neviaski, le prédécesseur de Jonathan Whitehead. Trois autres cadres de SG CIB, dont son directeur des investissements dans les matières premières, sont partis monter un fonds d’investissement baptisé Belaco.

Les transferts vers les fonds, les maisons de négoce et l’industrie sont favorisés par les plans sociaux en cours. A première vue, ces départs peuvent nuire, comme la fermeture de desks, à l’ensemble de la franchise des banques françaises dans les matières premières. En réalité, « les équipes de financement ont encore des relations limitées avec les équipes de ‘trading’ maison, estime Marjorie Nadal. Beaucoup de commerciaux trouvent plus prestigieux de travailler avec Goldman Sachs ou JPMorgan pour la couverture des prêts de leurs clients, d’autant qu’ils reçoivent rarement, et peu, de commissions sur les marges réalisées par les ‘desks’. » Pour faire converger les intérêts, SG CIB a nommé en avril Jonathan Whitehead coresponsable mondial des énergies et ressources naturelles avec Federico Turegano, en charge des financements (lire l’encadré page 20).

BNP Paribas a aussi remplacé Jacques-Olivier Thomann, emblématique patron des financements structurés en Suisse, par Philippe de Gentile. Ce dernier reste par ailleurs patron mondial des financements d’énergie et matières premières. « Ma mutation permet à la banque de rationaliser son dispositif en me donnant des responsabilités plus larges et en me positionnant à Genève qui regroupe 40 % des front-offices du financement de matières premières, explique Philippe de Gentile. Notre activité compte environ 600 personnes enfront-offices’ dans le monde (soit un tiers des front-offices des financements structurés) et 1.000 au total. » Si BNP Paribas est leader historique à Genève, la première place mondiale du financement du commerce de matières premières (lire l’entretien page 20), « l’essentiel de nos actions (de ‘deleveraging’, NDLR) a concerné le financement des négociants, sur lesquels il est plus facile d’agir compte tenu des courtes maturités, indique Philippe de Gentile, mais aussi les prêts à moyen-long terme des producteurs, où nous avons vendu des actifs à des décotes raisonnables ».

BNP Paribas a notamment cédé à Wells Fargo ses équipes et un portefeuille de 9,5 milliards de dollars de prêts aux producteurs de pétrole indépendants à Houston, hérité de Fortis. « Nous étions numéro deux ou trois de ce marché, au milieu de banques américaines sans problème d’accès aux refinancements en dollars », rappelle Philippe de Gentile, pour qui le déficit de billets verts pèse plus que Bâle III. Comme ses concurrents, il a revu sa liste de clients stratégiques, c’est-à-dire « importants par leur volume, leur connaissance des marchés physiques, la diversité des produits que nous pouvons leur vendre, ou leur dépendance (plus ou moins grande, NDLR) aux financements bancaires ». La plus grosse des BFI françaises a toutefois un spectre plus large que CA CIB dont les clients sont « situés en majorité en France et en Europe ».

Financements alternatifs

« Fin 2011, nous avons été plus sélectifs dans notre production nouvelle. Dans le financement du négoce, notre consommation de liquidité a diminué de 20 % à 25 % mais le recul des revenus est de moindre ampleur du fait d’une rotation plus rapide du bilan et des solutions alternatives, se félicite Jacques Prost, responsable mondial des financements structurés. Nous avons notamment augmenté le volume des lettres de crédit (qui consomment peu de liquidité) en faveur des producteurs ou des acquéreurs de matières premières. » Les établissements français ont tout de même perdu des parts de marché au profit de banques moins affectées par la crise de la zone euro. « On constate une montée de Standard Chartered, de HSBC, des néerlandais Rabobank et ABN Amro et des banques suisses dans le financement transactionnel - un métier très sûr qui intéresse beaucoup de banques même si les marges sont faibles - et dans les crédits de moyen terme », déclare Philippe de Gentile. L’un des responsables genevois de BNP Paribas est d’ailleurs parti prendre la tête du trade finance d’UBS. Les banques françaises explorent toutes les pistes pour sortir une partie de la production de leur bilan via des placements obligataires ou la titrisation de créances, seules ou avec d’autres banques ou partenaires. « Elles vont rester engagées à moyen terme dans le financement des matières premières, mais la maturation du modèle ‘originer pour distribuer’ pourrait prendre encore deux ou trois ans, tempère Bruno de Saint-Florent. Il faut que les investisseurs acquièrent les compétences nécessaires pour comprendre ce secteur où les barrières à l’entrée sont importantes. »

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