Les marchés secondaires d’actions non cotées bousculent Wall Street

le 21/04/2011 L'AGEFI Hebdo

L’intense spéculation de ces derniers mois sur les titres Facebook a mis en exergue le rôle croissant de plates-formes alternatives.

A 34 dollars l’action, la valorisation de Facebook a atteint fin mars 85 milliards de dollars. Un montant supérieur à la capitalisation boursière d’Amazon (81 milliards) et égal à celle de Goldman Sachs. Même avec déjà plus de 30 % de gain depuis janvier, les actions Facebook devraient maintenir leur attractivité auprès d’investisseurs avides de pouvoir rentrer au plus tôt au capital de la star des réseaux sociaux sur internet. Mais ce privilège n’est pas offert à tous : pour acquérir les actions de start-up prometteuses mais non cotées, les futurs acheteurs doivent s’enregistrer sur des plates-formes d’enchères privées comme SecondMarket, SharesPost, Nyppex, ou encore Xpert Financial. Et il faut également montrer patte blanche, par exemple disposer d’un revenu annuel de plus de 200.000 dollars ou d’un patrimoine d’au moins un million pour un investisseur particulier. Mais ces transactions s’effectuent finalement sans les contraintes réglementaires qui pèsent sur les sociétés officiellement cotées.

Alternative à la Bourse

Les vendeurs, pour la plupart, sont de jeunes entrepreneurs à la recherche de nouveaux financements, des salariés cédant des stock-options, ou encore des business angels désirant revendre leur mise de fond avant une hypothétique introduction en Bourse (IPO) ou un éventuel rachat. Avec un volume d’activité de 400 millions de dollars en 2010, SecondMarket revendique le rang de leader des marchés secondaires. Son fondateur, Barry Silbert, dit avoir créé le concept en 2009 quand un ex-collaborateur de Facebook lui a demandé de revendre ses stock-options pour s’acheter une voiture. Depuis, l’activité explose, affirme t-il, avec déjà 30.000 investisseurs et 500 entreprises. Et il compte encore grossir. « Nous voulons créer la nouvelle place de marché, la prochaine nouvelle Bourse américaine », aime répéter cet ex-banquier d’affaires qui a remporté à Davos un trophée du pionnier technologique 2011. Son argumentaire est bien rodé. Selon Barry Silbert, le marché des IPO est moribond depuis dix ans aux Etats-Unis à cause d’une réglementation trop exigeante par rapport à d’autres places étrangères, les start-up peinent à trouver des financements sur le long terme, le marché des actifs illiquides est monopolisé par des banques d’affaires ou des intermédiaires qui entretiennent une opacité totale sur leurs opérations. Enfin, la Bourse est devenue un immense casino virtuel opéré par des logiciels de trading à haute fréquence ne permettant plus à un investisseur de juger de la pertinence de ses investissements à long terme.

Quelques valeurs font les volumes

Cependant, « il ne faut pas surestimer le poids actuel de ces plates-formes alternatives, affirme Jean-Louis Gassée, associé-gérant chez Allegis Capital, un fonds de capital-risque très actif de la Silicon Valley. Leur activité reste négligeable par rapport aux marchés traditionnels. Par ailleurs, la majorité de leurs transactions est réalisée sur quelques valeurs spéculatives de la nouvelle vague internet, des entreprises qui sont déjà en phase de pré-IPO mais qui en reculent l’échéance. » De fait, plus de 80 % du volume d’affaires de SecondMarket serait concentré sur quatre valeurs, Facebook en premier lieu, suivi de LinkedIn, Twitter et Zynga. Néanmoins, Jean-Louis Gassée est bien persuadé que ce phénomène va révolutionner les circuits de financement des jeunes entreprises. « C’est un exutoire salutaire car la réglementation Sarbanes-Oxley de 2002 a transformé un projet d’IPO en une galère terrifiante et onéreuse, déplore-t-il. Les cabinets comptables et les avocats se remplissent les poches au passage sans que les investisseurs soient finalement mieux protégés ou mieux informés. »

En début d’année 2011, la spéculation fébrile sur l’action Facebook avait poussé la Securities and Exchange Commission à s’inquiéter de l’opacité de ces nouvelles plates-formes. Au point de diligenter une enquête sur les risques de manipulation et de tromperie pour les investisseurs. Depuis quelques semaines, les autorités de régulation semblent pourtant avoir changé leur fusil d’épaule : sous l’impulsion de certains groupes de pression, elles étudient aussi désormais la possibilité de desserrer le carcan de l’investissement dans le private equity, réglementé par des lois qui datent pour certaines des années 30 ou 60 comme le seuil de 500 actionnaires à partir duquel une entreprise américaine doit publier des comptes comme une société cotée. Si ce verrou sautait, ce serait du pain béni pour les marchés secondaires, pour qui ce seuil constitue aujourd’hui un vrai frein à leur expansion. Ce serait aussi une véritable déclaration de guerre aux acteurs traditionnels de Wall Street. Ces derniers ne devraient pas rester longtemps les bras croisés, assure-t-on dans la Silicon Valley.

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