Le marché du carbone part en fumée

le 17/01/2013 L'AGEFI Hebdo

Il pâtit de prix déprimés par la crise et surtout des faibles engagements des Etats dans la lutte contre le réchauffement climatique.

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La finance carbone fait les frais de la crise, au point d’apparaître compromise. Signe emblématique d’un repli général de ses forces, Bluenext, la Bourse parisienne d’échange de permis d’émission européens créée en 2007, a arrêté ses opérations en décembre dernier dans un silence indifférent. « La fermeture de Bluenext était attendue depuis longtemps compte tenu de la faiblesse des volumes et des commissions de courtage », explique Stéphane Vidaillet, directeur général d’Ably Carbon, une entreprises active dans les projets de réduction d’émissions de carbone. Il est vrai que la filiale de CDC Climat et de Nyse-Euronext s’était spécialisée sur les opérations au comptant alors que les transactions se sont progressivement concentrées, depuis la mise en place du système européen de quotas en 2005, sur les contrats à terme négociés sur Ice. La plate-forme londonienne attire désormais l’essentiel des transactions, principalement alimentées par les besoins des entreprises européennes pour se mettre en conformité avec leurs obligations carbone. Actuellement, les volumes sont soutenus par l’obligation faite à partir de cette année aux énergéticiens d’acquérir aux enchères des permis d’émission sans plus bénéficier d’allocations gratuites.

L’activité n’est toutefois pas suffisante pour créer une réelle dynamique, comme en témoignent les prix en baisse constante, atteignant des plus bas historiques, autour de 6 euros, sur les certificats « EUA » (European Units Allowances), créés par le système d’échange européen, l’EU ETS (European Emissions Trading System). Quant aux certificats issus des projets de réduction dans les pays en développement et agréés par l’ONU, les CER (Certified Emission Reductions), leur prix frôle zéro.

Offre excédentaire

Les cours n’ont cessé de baisser depuis 2008, la crise réduisant la production industrielle et donc les besoins de mise en conformité alors que l’offre de permis d’émission, fixée de façon réglementaire, restait fixe. Or, il faudrait un prix du carbone d’environ 15 euros pour inciter les industriels à investir dans des productions sans carbone. Actuellement, ils peinent à rentabiliser leurs projets d’investissement sur les centrales à gaz et sur les technologies innovantes d’énergie renouvelables et ils freinent leurs projets. De même, les acteurs financiers sont en retrait : courtiers et grandes banques ont réduit, sinon supprimé, leurs équipes, et même CDC Climat, créée en 2010 par la Caisse des Dépôts pour développer « les services aux marchés du carbone », se présente désormais comme une filiale de la Caisse « dédiée à la transition écologique et énergétique ». Quant aux investisseurs - notamment quand ils avaient financé des projets de réduction d’émissions en rachetant par avance, à un prix convenu, les permis d’émission qu’ils dégageraient une fois la production en marche - ils se retrouvent en perte. « Les investisseurs ne se sont pas forcément couverts sur la baisse des permis d’émission et ils ont perdu de l’argent, ayant acheté 10 à 15 euros des instruments européens qui valent environ 6 euros à présent, développe Stéphane Vidaillet. Natixis, après le ‘European carbon fund’, n’a d’ailleurs pas réussi à lever le ‘European Kyoto fund’ et son activité d’origination de projets a été arrêtée. » A l’évidence, les gérants n’envisagent pas de voir le marché repartir.

Pourtant, celui-ci ne manque pas de défenseurs justifiant les prix qu’il affiche comme son intérêt. « On remarque que le marché du carbone est contra-cyclique, affichant des prix bas en période de ralentissement économique, ce qui me paraît une bonne chose », estime Dominique Auverlot, chef du département développement durable au Centre d’analyse stratégique. Mais c’est surtout à long terme que le marché trouve ses meilleures justifications.

Signal prix

« Pour amener les acteurs économiques à se rapprocher des objectifs d’émissions carbone à 2050, il serait certes possible d’envisager l’édiction de réglementations contraignantes, indique Dominique Auverlot. Toutefois, une telle approche déboucherait sur des disparités de coûts entre les différents secteurs de l’économie et n’inciterait pas à exploiter tous les gisements en économie de CO2. Le signal prix sert en effet à donner une même valorisation du carbone à tous les utilisateurs. Autre mérite, il représente un signal clair pour les industriels. » Les acteurs n’imaginent pas d’alternative tout au moins. « L’idée d’une taxe européenne pour remplacer l’ETS pose des problèmes d’acceptabilité, notamment en Europe de l’Est, note Emilie Alberola, chef de pôle recherche sur les marchés énergie-climat à CDC Climat. Globalement, les acteurs se sont prononcés sur la poursuite de l’EU ETS lors d’une consultation en automne 2012. »

Dans l’immédiat, il conviendrait toutefois de faire remonter les prix afin que le système garde son utilité dans la lutte contre le réchauffement du climat. Mais sa mécanique propre risque d’en pâtir. « L’idée d’instaurer un prix plancher pour garantir un minimum de valorisation n’est pas absurde, remarque Aude Rigard-Cerison, chargée de mission, pôle développement durable du Centre d’Analyse Stratégique. Cependant, cela altérerait l’instrument de marché qu’est l’ETS et le prix du carbone ne résulterait plus complètement de l’équilibre offre-demande. D’autres solutions sont aujourd’hui envisagées par la commission pour faire remonter le prix du carbone, comme le gel de quotas. »

Le fait est que le système subit les effets de défauts structurels, à commencer par des surplus considérables, les allocations gratuites de quotas consenties aux industriels ayant été fixées trop généreusement. Certes, les Européens viennent de s’engager à Doha à ne pas utiliser les considérables excès de quotas dont bénéficient la Russie et l’Ukraine, ce qui purge en partie les modèles économiques. Mais la surallocation pèse toujours sur les EUA ainsi que sur les CER dont le système européen représente le principal débouché. Les discussions sur le sujet restent laborieuses. « Pour l’instant, un bras de fer oppose la Commission et le Parlement, celui-ci proposant d’examiner en avril ou mai prochains seulement la mise en réserve de 900 millions de tonnes, indique Emilie Alberola. La Commission Européenne, pour inciter le Parlement à accélérer les choses, a suspendu la présentation de sa proposition de report (‘back loading’) aux Etats-membres sur ce point. Il n’y a donc pas de calendrier arrêté. »

Vision à long terme

Là encore, changer les règles initiales du système présente le risque d’endommager la confiance des acteurs. « Mieux vaudrait ne pas revenir sur les règles déjà fixées d’ici à 2020 en Europe et définir des objectifs nouveaux à l’horizon 2030 », préconise Dominique Auverlot. Avant tout, les industriels ont besoin d’une vision à long terme de leur contrainte carbone.

Or, d’autres inconnues pèsent sur le marché, comme l’inclusion des vols internationaux dans le système ou encore la coordination du marché CO2avec les politiques européennes sur l’énergie renouvelable et l’efficacité énergétique. « Pour l’instant, on ne note pas d’interaction très forte entre ces politiques et le prix du quota de CO2mais ces interactions ne peuvent que s’amplifier, prévient Raphaël Trotignon, chercheur à la chaire Economie et climat. Il faudrait établir des liens explicites qui clarifient le rôle attribué à chaque politique faute de quoi, le prix du carbone s’en trouvera affecté. » Au total, le système européen ne semble pas assez souple face à la multiplicité des facteurs externes pesant sur la finance carbone. « Il manque l’équivalent d’une banque centrale pour réaliser les ajustements nécessaires et rendre le système flexible », avance Stéphane Vidaillet.

Sans compter que le marché dépend aussi de la volonté politique des Etats d’agir sur leurs émissions carbone de façon concertée. Au risque de perturber l’EU ETS auquel il est associé, le Royaume-Uni va désormais appliquer un prix plancher aux certificats de CO2, pour boucler son plan d’investissement nucléaire ! De même, le système européen est tributaire des négociations au titre du protocole de Kyoto (lire l’encadré) : faute d’avancées crédibles, elles vont détourner définitivement de la finance carbone tous les acteurs et leur savoir sur une mécanique hautement complexe...

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