Les manipulations autour du trading algorithmique difficilement détectables

le 17/03/2011 L'AGEFI Hebdo

L’Autorité des marchés financiers s’équipe d’outils afin d’être en mesure de repérer les utilisations tendancieuses liées au trading à haute fréquence.

Le quote stuffing, littéralement bourrage des carnets d’ordres, consiste à envoyer des séquences d’ordres se succédant à un rythme très rapide, sans rationalité économique apparente, souvent de manière répétitive. Une problématique sur laquelle les régulateurs des marchés financiers se penchent avec de plus en plus d’intérêt. « Il n’y a pas vraiment de définition précise, en termes réglementaires, de ce phénomène, mais nous suivons cela depuis que nous nous intéressons au ‘trading’ haute fréquence, c’est-à-dire depuis douze à dix-huit mois déjà », confirme Arnaud Oseredczuk, chef du service en charge de la surveillance au sein de la direction enquêtes et surveillance des marchés à l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Pour Yann Lhuillier, directeur des systèmes d’information (DSI) de la Compagnie Financière Tradition et précédemment DSI de la plate-forme boursière Turquoise, le quote stuffing peut être consécutif à trois types de situation : « Une réaction normale au marché, un algorithme qui s’emballe ou une tentative de manipulation. » Arnaud Oseredczuk envisage aussi d’autres hypothèses : « Un objectif manifeste de ralentir les concurrents, une forme répétitive de test des réactions du marché ou une volonté de masquer une stratégie de ‘trading’. » Dissimuler de très gros ordres en les découpant en de multiples petits pour éviter un effet d’impact sur le marché est en effet monnaie courante dans le trading algorithmique. « Et des taux d’annulation de 98 % sont désormais fréquents pour certains opérateurs du ‘trading’ algorithmique », prévient Jean-Claude Da Cunha, directeur associé chez Asset Alpha, cabinet de conseil spécialisé dans la gestion d’actifs. « Difficile de deviner les intentions, malveillantes ou non, de quelqu’un dans ce type d’activité, reconnaît Arnaud Oseredczuk. Personne n’a encore tranché sur la rationalité qu’il y a derrière, c’est du cas par cas. Nous travaillons sur ces comportements de notre propre initiative, sans avoir été saisis de plaintes particulières. »

La guerre des automates

« Le ‘quote stuffing’ est une façon très agressive de placer des ordres dans le carnet, la fréquence pouvant atteindre quelques dizaines de milliers d’ordres à la seconde, quand un moteur de passage d’ordres classique en traite tout au plus 200 par seconde », détaille Tuan Nguyen, président d’Arbitragis, une société de trading très haute fréquence. La vitesse est donc un atout indispensable pour ce type de pratique. « C’est binaire, soit vous êtes le premier dans le carnet d’ordres, soit vous êtes derrière, explique Tuan Nguyen. La bande passante étant une ressource rare, de même que la latence, si une machine sature la plate-forme boursière, les autres ne peuvent y accéder. » Bien évidemment, ce genre de stratégie de trading nécessite des moyens technologiques très sophistiqués : machines et équipements réseaux ultra-rapides, algorithmes ajustés en permanence, hébergement au plus près des serveurs boursiers. Si la pratique est courante pour nombre d’acteurs, souvent de bonne foi, pas question de se faire piéger pour autant dans cette guerre des automates boursiers. « Nos algorithmes informatiques sont dotés de sécurités pour détecter des volumes et/ou des prix déraisonnables dans des intervalles de temps donnés, souligne Dominique Ceolin, président d’ABC Arbitrage. Mais le bon réglage est difficile à trouver car les prix ou les volumes déraisonnables constituent la matière première de l’arbitragiste. » « Les sécurités mises en place depuis trois ans sont relativement efficaces, poursuit Dominique Ceolin. Elles représentent entre 5 % et 10 % de notre budget informatique. » Une « collade », c’est-à-dire une transaction ayant généré une perte anormale, est stockée comme un incident dit opérationnel et fait l’objet d’un développement additionnel. « Notre contrôle qualité surveille tous ces types d’incidents, ajoute le patron d’ABC Arbitrage. Nous avons un indicateur sur leur nombre et leur ampleur que je suis avec attention. »

Aux Etats-Unis, où les utilisations tendancieuses du quote stuffing seraient plus répandues, de véritables stratégies de contre-mesures sont mises en place. « Depuis six mois environ, les sociétés de ‘trading’ haute fréquence recrutent des spécialistes de la logique, ce qui pourrait paraître surprenant s’agissant de marchés financiers par définition aléatoires », rapporte Tuan Nguyen. Ces « logiciens » sont en charge d’évaluer la réaction logique d’automates testés par d’autres automates et celle du marché face à une stimulation spécifique. Une situation qui ne semble guère préoccuper les plates-formes boursières européennes. « Pour surveiller le ‘quote stuffing’, il leur faudrait mettre en place un back-office spécifique très sophistiqué, basé sur des technologies de ‘complex event processing’ (technique consistant à analyser, en temps réel, de très importants flux de données afin d’y détecter des événements particuliers, NDLR), analyse Yann Lhuillier. Mais cela coûterait très cher pour une finalité peu évidente. Et en cas de suspicion, les ‘traders’ concernés iraient arbitrer sur d’autres plates-formes, une menace lourde de conséquence pour un modèle économique basé principalement sur ce type de clients. »

Un outil de surveillance

C’est donc au régulateur de trancher sur la légalité ou non de ces pratiques. Et l’AMF surveille plus particulièrement la manipulation de cours, comme le spoofing order ou layering, qui consiste à émettre des ordres de mauvaise foi, sans intention de les exécuter, uniquement pour influencer le marché, comme défini par l’article 631.1 du règlement général de l’AMF. « Pour pouvoir parler de manipulation dans ce contexte, il faut par exemple être en mesure d’établir l’intention trompeuse derrière un ordre, ce qui est très complexe, compte tenu du volume de données à analyser, souligne Arnaud Oseredczuk. C’est d’autant plus difficile que des séquences d’ordres très rapides peuvent être totalement justifiées dans certains cas. » L’AMF est donc en train de développer, depuis près d’un an, de nouvelles alertes dans son outil informatique capable d’analyser, à J+1, tous les ordres et les transactions effectuées sur la plate-forme Nyse Euronext, dans le but de détecter différents schémas d’entrée d’ordres trompeurs ou parasites, dont les séquences de quote stuffing. « Nous en sommes au stade du prototype, avec un état d’avancement variable selon les schémas types que nous cherchons à identifier. Certains sont déjà quasiment opérationnels. » Les développements informatiques sont assurés en interne, avec une équipe dédiée en charge de la modélisation des tests de détection et une autre chargée de les traduire de façon informatique. « Nous découvrons toujours de nouveaux mécanismes potentiellement répréhensibles ou qui, en tout cas, nécessitent un suivi rapproché. En général, cela nécessite plusieurs mois de développement pour la mise au point d’un prototype de détection automatisé », précise le chef du service en charge de la surveillance à la direction enquêtes et surveillance des marchés à l’AMF.

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