Lobbying Les banques mettent le prix

le 16/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Le lobbying bancaire à Bruxelles pourrait atteindre 40 millions d'euros par an.

La Commission européenne. Jock Fistick/Bloomberg

Trente, quarante millions d’euros par an ? Difficile d’évaluer les sommes exactes dépensées par les banques pour être présentes dans la capitale européenne. Une chose est sûre : elles ont « significativement augmenté depuis cinq ans », explique un consultant. « Les affaires publiques sont le seul département des banques à recevoir plus de ressources qu'avant la crise ! », s'amuse un ancien lobbyiste bancaire. C’est la conséquence logique de l'impressionnant agenda réglementaire mis en œuvre par Bruxelles dans le sillage des G20 de 2009 et 2010. « Il faut traiter un flux d’information plus important, comprendre ce qui se passe et aussi être visible, ajoute cette source. Si vous aviez demandé il y a dix ans à un directeur général de banque quelle part de son temps il consacrait à parler avec les régulateurs et les superviseurs, il aurait répondu ‘10 %’. Aujourd’hui, il dirait ‘50 %’. En conséquence, il a besoin de plus en plus de soutien en interne pour préparer ce travail. »

Des budgets non négligeables

Les banques sont cordialement invitées à dire au régulateur européen combien elles investissent dans leur représentation. Mais toutes ne le font pas. Le « registre de transparence » mis en place en 2008 compte quelques grands absents comme Goldman Sachs, Deutsche Bank ou HSBC, qui préfèrent ne rien déclarer plutôt que de donner des chiffres forcément attaquables. Car comment chiffrer l’investissement en « lobbying » ? Faut-il justement, pour être complet, y inclure une fraction du salaire du président de la banque ? La grande majorité des établissements se plie pourtant à l’exercice. Citigroup, par exemple, déclare 150.000 à 200.000 euros. Les trois premiers établissements français entre 400.000 et 600.000 euros par an, ce qui correspond à une partie du salaire de l'équipe en charge des affaires publiques, aux éventuels bureaux, aux frais de déplacement. Deux d’entre eux ont un représentant permanent à Bruxelles, le troisième à temps partiel. Le « patron » des affaires publiques est toujours à Paris et fait rayonner autour de lui une équipe de spécialistes des marchés, des infrastructures, des titres, etc. Mais les équipes en charge des affaires publiques travaillent aussi bien avec les régulateurs nationaux que les autorités et les législateurs européens. Il est donc difficile d’affecter ces « charges ».

Ces budgets non négligeables restent pourtant en deçà des moyens réellement investis. Pour les banques d’investissement, l’adhésion à l’Association for Financial Markets in Europe (AFME), issue de la fusion entre la Liba, la fédération des banques d’investissement de la City, et la branche européenne de son pendant américain, Sifma, est un « must ». Depuis sa création en 2009, l’AFME fait une concurrence redoutable à la Fédération des banques européennes, qui réunit les associations professionnelles nationales. Quoique basée à Londres, elle est présente sur tous les grands sujets, y compris ceux qui concernent au premier chef le continent comme la taxe sur les transactions financières ou la supervision et la résolution intégrées. L'AFME ne communique « pas de chiffres », indique son porte-parole, mais selon plusieurs sources, la cotisation annuelle avoisinerait les 800.000 euros par an pour les plus grands établissements (50.000 euros pour les plus petits). L'AFME a 172 membres, dont 21 dans son conseil d’administration.

Très souvent, les institutions font en outre appel aux services des consultants en affaires publiques. Par exemple, JPMorgan déclare un dérisoire « 14.670 euros » de budget, mais fait travailler le géant des relations publiques Fleishman pour « 250.000  à 300.000 » euros par an... Ces consultants ont été les grands bénéficiaires de l’appel d'air créé par le tsunami législatif des dernières années. Les cabinets Brunswick, Fleishman ou Kreab occupent les premières places sur ce marché en croissance et comptent jusqu’à une trentaine de collaborateurs spécialisés, quoique pas tous seniors. Le premier a développé en moins de trois ans un bureau de 16 personnes à Bruxelles essentiellement pour servir ses clients financiers, avec quelques beaux contrats notamment pour HSBC (entre 450 et 500.000 euros en 2011-2012).

Conseil et assistance

Philippe Blanchard, qui dirige son bureau à Bruxelles, souligne toutefois que l’essentiel du travail ne consiste pas dans l’« engagement », terme consacré pour désigner le fait de démarcher des régulateurs et des législateurs, mais dans le conseil et l’assistance « en interne » pour aider le client à se structurer. « Dans des structures aussi grandes, si vous faites un travail en interne assez régulier, cela coûte forcément de l’argent », relève-t-il.

Les consultants seraient-ils en réalité les avocats de la politique européenne auprès d’une industrie qui a longtemps vécu dans un monde très « techno », isolé du politique et peu habitué à la volatilité du débat public ? Un vétéran du secteur, qui vient de créer sa propre « boutique », n’hésite pas à l’affirmer : « Nous passons notre temps à aider les clients à dialoguer et à affiner leur perception. Dix ans avant la crise, on voyait l’industrie financière comme partie de la solution, pas du problème. Cela a changé très vite. Ils ont été sous le choc. Notre travail consiste à traduire le langage de l’industrie en langage politique et vice versa, et à poser des questions : nos clients sont-ils trop egocentriques ? Veulent-ils faire quelque chose ou pas ? Doivent-ils s’engager dans le débat législatif ? »

Mais au bout du compte, l’enjeu reste bel et bien d’avoir une influence sur la législation. Rapporté aux enjeux, l’investissement en vaut la peine. Le gros de la législation discutée ces dernières années dans le secteur bancaire « porte sur la gestion des risques », note un professionnel. « Donc les répercussions sont toujours importantes. Quand on change les règles en capital, l’impact se chiffre en milliards. Même 3 millions d’euros de budget de lobbying, ce n’est rien par rapport à la valeur des choses. C’est une logique coût/bénéfice », ajoute-t-il.

A la Commission européenne, on observe sereinement le phénomène, sans pour autant se priver de réagir. Ses services sont fatalement surexposés. Pas plus d’une vingtaine de personnes « confectionnent » la législation bancaire. Et « vous n’avez pas besoin d’en voir plus de la moitié pour tester vos idées », assure Joost Mulder, qui vient de la banque et désormais responsable des affaires publiques chez Finance Watch, l’ONG* créée à l’initiative du Parlement européen pour contrer le lobbying de l’industrie. « Il y a un tout petit nombre de gens qui tirent les ficelles », dit-il. L’AFME à elle seule emploie une trentaine de collaborateurs, dont six à Bruxelles.

Sur les dérivés, la banque de détail, la résolution, le short-selling, les agences de notation, l’audit..., la Commission européenne n’emploie pas plus de 150 cadres, ce qui est tout de même 50 % de plus qu’il y a quatre ans. « C’est une des rares directions à avoir vu ses effectifs augmenter », précise-t-on à la Commission. Aux fonctionnaires maison s’ajoutent une cinquantaine d’experts venant des trésors ou des autorités de régulation nationales.

Disproportion

L’influence excessive des banques d’investissement dans la préparation des textes européens fait débat depuis des années. Un professionnel du secteur rappelle par exemple qu’en 2009 et 2010, des projets législatifs sur le netting des produits dérivés avaient été mis sous le boisseau sur l’avis de l’European Securities Markets Expert Group, constitué principalement de représentant des banques. Pour s’affranchir du reproche d’être « capturé » par l’industrie, le commissaire européen au Marché intérieur et aux Services Michel Barnier a fait le ménage parmi les « groupes d’experts ». A sa demande, la plupart ont été supprimés et dans les autres, la représentation des investisseurs et des épargnants augmentée. Et depuis 2012, la Commission subventionne à hauteur d’un peu plus d’un million d’euros par an le « contre-lobby » Finance Watch.

Selon l’exécutif, c’est désormais au Parlement et au Conseil des ministres, autrement dit au niveau des députés européens et des gouvernements nationaux, que le lobbying est le plus intense. Un haut fonctionnaire regrette par exemple qu’il ait abouti à créer « un gros trou dans la législation » en éliminant les exigences en capital sur les « credit value adjustments » pour les produits dérivés. Encore lors du récent vote de la CRD4, un amendement glissé subrepticement par la Commission toujours au sujet du netting a été bloqué à la dernière minute. Là encore, la disproportion entre les représentants de l’industrie et les décideurs publics est frappante. Sur chaque texte, pas plus d’une quinzaine de députés sont actifs, auxquels s’ajoutent autant de collaborateurs et de fonctionnaires.

Mais pour les consultants présents sur le marché, la prochaine frontière de l’industrie bancaire est moins le travail technique sur les textes que les termes du débat public lui-même. Jusqu’à présent, les acteurs financiers « n’ont pas réussi à reprendre le contrôle de l’agenda », explique l’un d’eux. « Tant qu’il n’y aura pas d’initiative et de discours construit sur ce que sont les services financiers et leur rôle sociétal, on ne les laissera pas tranquilles », dit-il. Les « affaires gouvernementales » ont encore de beaux jours devant elles.

*Organisation non gouvernementale.

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