Jean-Charles Hourcade valorise la recherche avec France Brevets

le 06/03/2014 L'AGEFI Hebdo

Le fonds créé par la Caisse des Dépôts et l’Etat défend les technologies issues des laboratoires publics et des entreprises françaises

Un « job » sur mesure pour Jean-Charles Hourcade, directeur général de France Brevets. Fraîchement sorti de l’ENS Télécoms, ce polytechnicien avait commencé sa carrière en 1980 à l’Institut national de l’audiovisuel (INA), par des études sur l’introduction des nouvelles technologies de communication et, très vite, le développement informatique des premières images de synthèse en 3D – « une période passionnante où l’on développait en même temps technologies, outils, usages et marchés, souvent dans l’urgence liée au passage à l’antenne », dit-il. En 1986, cette équipe innovante est « rachetée » par Thomson Digital Image (TDI). Devenu PDG, Jean-Charles Hourcade rebondira ensuite comme directeur de la stratégie du groupe Thomson CSF, ce qui le conduit à découvrir de nouveaux secteurs (défense, électronique, transports, énergie, SSII…), et à mener de grandes négociations et fusions : JV avec Siemens dans le contrôle du trafic aérien, GEC-Marconi, Indra Sistemas, Elettronica, activités civiles de Dassault Electronique, privatisation d’Aérospatiale, EADS…

Retour dans l’audiovisuel en 2000, chez Thomson Multimédia, comme responsable scientifique et technologique, et PDG de Canal+ Technologies, filiale acquise pour son savoir dans les décodeurs, puis revendue en 2004… Jean-Charles Hourcade poursuit comme DG adjoint en charge de la technologie et des licences, jusqu’à créer son cabinet spécialisé (Red Cat Technologies). C’est alors que la Caisse des Dépôts et l’Etat viennent le trouver pour créer France Brevets, un fonds de 100 millions d’euros (50/50) destiné à aider les entreprises et les laboratoires de recherche à mieux valoriser et défendre leurs brevets. « Impossible de dire non à cette vision de long terme, nécessaire pour gérer ces exclusivités technologiques sur vingt ans », explique celui qui a suivi les développements des MP3 et autres Blu-Ray ou vidéos sur mobiles...

Sélectivité…

 

Jean-Charles Hourcade conçoit le brevet à la fois comme « un droit d’exclusion, donc d'interdiction, et une option de concession de licences à des tiers moyennant paiement de redevances, sachant que rien ne dit qu’on va pouvoir en tirer profit ». Certains grands groupes peuvent avoir intérêt à industrialiser eux-mêmes leur technologie sur les cinq continents. « C’est plus difficile pour les PME et même les ETI : il est alors préférable de concéder des licences d’exploitation à des tiers. » D’où l’idée de mutualiser les moyens autour d’une équipe de spécialistes, sorte de département licensing externalisé. C’est ainsi que France Brevets a lancé divers programmes dans les technologies numériques (avant peut-être les biotechs et la chimie) : les communications sans fil NFC (near field communication) avec les brevets d’Inside Secure et d’Orange ; la vidéo ; la domotique ; la géolocalisation... Et 2014 sera l'année du smart grid dans le domaine de l'énergie, dont s’occupe désormais Guillaume Ménage (vice-président recruté après un parcours chez Orange, EDF et Fried Franck).

Une approche positive et ce souci permanent du tissu industriel distinguent bien ce fonds atypique des patent trolls américains, « chasseurs de brevets » litigieux et opaques, profitant du système judiciaire sur la contrefaçon aux Etats-Unis pour attaquer divers utilisateurs de technologies qui, même dans leur droit, préfèrent régler ces dossiers à l’amiable et éviter ainsi les coûts de défense. « Certaines pratiques jettent parfois l’opprobre sur notre activité. Il n’en reste pas moins que l’utilisateur d’une technologie en aval doit in fine rémunérer la R&D en amont », insiste Pascal Asselot, directeur development and licensing (ex-Thomson Licensing).

Une partie du travail consiste, pour les six négociateurs sur quinze professionnels, à rencontrer les PME et ETI (250 en 2013) ainsi que les laboratoires de recherche (environ 40) les plus innovants pour obtenir la gestion des meilleurs brevets (licensing-in). Très attachée à la notion de valeur ajoutée, l’équipe souhaite identifier « le 1 % de brevets qui auront du poids dans un contentieux… pour mieux l’éviter », précise Yann Dietrich, senior vice president en charge du secteur de l'électronique et des TIC, fin connaisseur de la jurisprudence des brevets, passé par Orange, Intel, Schneider Electric, Apple…

La procédure de sélection conjugue des outils statistiques élaborés depuis trois ans pour traiter les informations précises liées aux brevets (dates de priorité, couvertures géographiques, citations dans des brevets antérieurs), et un savoir-faire ainsi qu’une solide expérience de l’équipe épaulée d’experts spécialisés qui vont apprécier des facteurs plus volatils (solidité de la rédaction, étendue des revendications, etc.). « Il faut bien distinguer les brevets ‘essentiels’, qui portent sur des normes internationales, et les autres, qui nécessitent d’importants efforts techniques mais qui sont mieux rémunérés au regard du risque », explique Andrew Hackett (ex-Thomson Multimédia), responsable scientifique et expert de la standardisation. En parallèle, l’analyse du marché visé et le modèle économique sont conduits par Long Nguyen-Dihn, spécialiste du private equity, en coordination permanente avec les négociateurs. Et avec une valorisation financière des brevets s'appuyant au maximum sur des prix objectifs (communiqués lors de transactions financières ou contentieuses) et des attentes de revenus (ventes, économies générées...) afin d'estimer les redevances à répartir entre le détenteur de la technologie et le fonds.

… et patience

 

Vient alors le tour du monde pour négocier avec les licenciés potentiels (licensing-out). « Cette phase nécessite, pour optimiser les retours financiers, de pouvoir discuter longtemps avec les contrefacteurs, à la différence de l’approche américaine, très court terme, même lorsqu’elle porte sur des brevets de valeur », commente Pascal Asselot. Ces négociations débouchent quand même parfois sur des poursuites judiciaires, lorsque ces grands utilisateurs des technologies ne montrent aucune bonne volonté (comme LG et HTC aux Etats-Unis et en Allemagne sur le programme NFC). « A l’heure de la mondialisation, même la recherche comporte des nuances de ‘gris’, rappelle Jean-Charles Hourcade. Dans la course à l’innovation, il est normal qu’un grand fabricant intègre dans son nouveau modèle des technologies innovantes sans se préoccuper des inventeurs (comme Inside Secure pour le NFC dans les mobiles), puis qu’il attende, avec un certain cynisme, que les éventuels ayant-droits viennent à sa rencontre. » Tout est alors affaire de détermination et de patience pour aboutir !

Son parcours

Jean-Charles Hourcade, 57 ans, Polytechnique, ENST.

1980 : ingénieur de recherche à l’Institut national de l’audiovisuel (INA), fondateur du 3D Computer Graphics Lab, racheté par Thomson en 1986

1989 : PDG de Thomson Digital Image (TDI).

1993 : directeur du "business développement" de Thomson CSF (BSI).

1995 : directeur de la stratégie, du plan et des fusions-acquisitions.

2000 : rejoint Thomson Multimédia comme responsable scientifique et technologique (CTO) et très vite PDG de Canal+ Technologies.

2004 : DG adjoint en charge de la division technologie (recherche, brevets-licences, composants, sécurité des contenus) ; également président du réseau européen Networked Electronic Media.

2008 : fonde Red Cat Technologies, conseil en stratégie et management des TIC.

2011 : création et direction du fonds France Brevets.

A lire aussi