Indispensable garde-fou

le 29/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Dans la complexe relation qu’entretiennent actionnaires, dirigeants d’entreprises et responsables de l’Etat, nulle question n’est plus délicate à résoudre, en France comme ailleurs, que celle de la rémunération. Après avoir longtemps considéré que la fixation de leurs émoluments étaient leur affaire, les dirigeants opérationnels des groupes cotés ont dû, sous l’influence de recommandations patronales, progressivement céder ce pouvoir à des comités spécialisés, souvent peuplés d’administrateurs indépendants, chargés de fixer les rémunérations selon des formules de plus en plus complexes mais pas forcément pour cela mieux acceptées. L’envolée des rémunérations patronales, manifeste depuis une quinzaine d’années, est mal jugée par l’opinion qui la compare à l’évolution beaucoup plus modeste de celle des salariés et sans voir de lien évident avec la performance de l’entreprise, en termes de création de valeur ou d’emplois. La conséquence est que les politiques sont sans cesse tentés d’intervenir dans le débat, sur le terrain réglementaire ou fiscal. En témoignent les innombrables changements législatifs des règles du jeu sur le sujet sans que celui-ci quitte pour autant le centre du débat public.

L’une des raisons de cette fièvre constante tient sans doute au fait que les actionnaires, sauf dans les entreprises familiales où rémunérations et patrimoine sont deux notions intimement liées, se sont longtemps désintéressés du sujet et ne se le sont appropriés que tardivement et partiellement. Certes, ils se prononcent déjà sur les indemnités de départ, les compléments de retraite ou les stock-options. Mais tant que la rémunération des dirigeants n’était pas susceptible de modifier significativement la répartition du profit, se prononcer sur la pertinence de son niveau global ne leur paraissait pas indispensable. Aujourd’hui qu’elle atteint un niveau plus du tout négligeable alors que les performances boursières demeurent médiocres, les voix se multiplient pour que la question soit désormais posée en assemblée générale. Cette demande est légitime et les directions ont tort de se dérober. Autant le détail des rémunérations doit demeurer, comme partout dans le monde, l’apanage des comités du conseil, tant la matière est complexe et évolutive, autant la validation pour avis des grands traits de la politique de rémunération s’impose pour garantir que les intérêts des dirigeants demeurent en ligne avec ceux des actionnaires et de tous les salariés. Croire que ce vote changera radicalement la face des choses, et notamment le jugement que l’opinion porte sur la rémunération des dirigeants, serait naïf ; les exemples étrangers montrent que le débat ne baisse pas d’intensité dans les pays qui pratiquent le « say on pay ». Mais s’opposer à cet indispensable garde-fou paraît un combat d’arrière-garde qui ne résistera plus très longtemps à l’intervention du législateur.

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