Entretien avec... Rama Cont, directeur de recherche au CNRS

« Il faut des 'benchmarks' de taux reposant sur des prix de marché »

le 13/09/2012 L'AGEFI Hebdo

Comment le Libor a-t-il pu être manipulé ?

Les manipulations existent depuis longtemps, mais avec l’avènement de la crise, elles ont servi à certaines banques pour masquer la dégradation de leur santé financière, le taux d’emprunt sur le marché interbancaire servant de référence pour jauger leur santé. Les taux étaient délibérément abaissés pour rassurer les investisseurs. L’effet de ces manipulations peut être de deux ordres. D’abord, elles ont pu conduire à une sur- ou sous-évaluation des intérêts dans les prêts à taux variables contractés par les particuliers ou les entreprises. Il y a ensuite le vaste univers des produits dérivés de taux indexés sur les taux Libor - tels les caps et les floors - qui versent un coupon quand le taux Libor dépasse un certain niveau. Si les taux sont manipulés, cela affecte les sommes reçues ou payées dans ces contrats.

Y a-t-il une autre solution ?

Dans un rapport

(1)sur la transparence des marchés de gré à gré, rédigé pour le groupe de travail Isda(2)-New York Fed en 2010, nous avions déjà préconisé des benchmarks de taux reposant sur des prix de marché, à partir du moment où il y avait au moins une transaction, supplantée d’un procédé d’interpolation dans le cas d’absence de transaction. Ce serait toujours plus fiable qu’une déclaration subjective. Notons que d’autres taux importants, à savoir les taux swaps, sont aussi fixés par une procédure déclarative.

Ne serait-il pas préférable que les prix des transactions réalisées par les banques soient publics ?

Les marchés interbancaires de prêts et de swaps, qui sont de gré à gré, ne sont soumis à aucune obligation de dissémination des transactions entre banques et investisseurs institutionnels. Notre étude soulignait que ce manque de transparence n’est en rien dû à une impossibilité technique mais bien à une volonté des principales banques de ne pas publier ces informations. Des plates-formes électroniques comme Icap ou Markit enregistrent déjà un grand nombre de transactions, mais les banques ne souhaitent pas diffuser cette information. Cela n’a rien de choquant. Dans ces marchés de gré à gré, l’information est une source de profits et il existe une asymétrie fondamentale d’information entre les grandes banques market makers et les investisseurs. On comprend que ces banques souhaitent conserver leur avantage informationnel et s’opposent à une plus grande transparence des transactions interbancaires. Cette asymétrie d’information n’a rien d’illégal ou d’illégitime, mais elle rend plus difficiles la régulation et la surveillance du marché.

(1) http://www.finance-concepts.com/images/fc/IRMarketTransparency.pdf

(2) International Swaps and Derivatives Association

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