Fusions-acquisitions - Le marché frémit

le 03/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Les grands corporates français ont profité d’un retour de la confiance pour reprendre leur activité M&A dès cet été.

John Wren et Maurice Lévy, respectivement patrons d’Omnicom et de Publicis, le 27 juillet sur le « floor » du Nyse. Cette fusion « naturelle » aboutissant à un leader mondial peut entraîner d’autres grandes manœuvres dans la publicité.

Verizon Wireless, KPN, Nokia Handsets à l’international. Publicis-Omnicom, Vivendi-Activision, Invensys-Schneider, Loro Piana-LVMH, Transitions Optical-Essilor ou Magic Holdings-L’Oréal pour ce qui concerne des parties françaises. L’été a été marqué par plusieurs grandes opérations de fusions-acquisitions (M&A). Pas encore de quoi affirmer un « grand retour » du M&A : Dealogic note une progression de 13 % du montant des transactions annoncées au niveau mondial (à 2.020 milliards de dollars) sur les neuf premiers mois de 2013, mais avec une chute de 20 % pour le nombre de deals (26.194) par rapport à 2012. Et surtout une accélération inhabituelle au troisième trimestre, de 32 % en montant, à 744 milliards de dollars, notamment grâce à l’opération sur Verizon Wireless qui portait à elle seule sur 130 milliards ! Le nombre d'opérations a globalement continué de chuter de 25 % au troisième trimestre (7.776), ajoute le fournisseur de données.

Géographie par géographie, le marché visant les Etats-Unis reste, depuis près de deux ans, le plus dynamique, en hausse de 37 % à 854 milliards de dollars depuis janvier malgré une baisse de 21 % du nombre de deals (7.117) et un deuxième trimestre bien terne. Le marché ciblant l’Europe regagne 16 % par rapport à 2012, à 574 milliards, essentiellement grâce à la taille croissante des transactions, puisque leur nombre a chuté de 10.390 à 7.840 d’une année sur l’autre, et grâce à un troisième trimestre en forte progression (+53 % par rapport à 2012 avec 207 milliards). « Plusieurs grandes transactions ont concerné des groupes français, ce qui a eu un effet de ‘loupe déformante’ vu de Paris », explique Lionel Melka, associé du fonds Bernheim Dreyfus & Co. « Les grands 'corporates' français sont aujourd’hui très internationalisés : on parle de leaders, qui réunissent donc les soutiens pour reprendre leur activité M&A en amont », précise Gilberto Pozzi, responsable M&A pour la zone EMEA chez Goldman Sachs.

Télécoms avant tout

L’analyse statistique reste complexe. « Le marché M&A est très cyclique, il peut passer de 2.000 milliards de dollars en 2005 à plus de 4.600 en 2007, quand la volatilité des marchés actions est bien inférieure », poursuit le banquier londonien. De plus, la base de calcul subit directement les fortes variations de certains secteurs spécifiques, comme le secteur financier ces dernières années. Celui-ci ne représente plus guère que 8 % du total en 2013, loin derrière la santé (11 %), l’immobilier (12 %), et surtout les télécoms (16 %) qui comptent quatre des dix plus grosses cibles de l’année et bénéficient d’un calendrier enfin favorable. C’est notamment vrai en Europe où la consolidation devenait urgente dans la téléphonie mobile (pour la 4G), les infrastructures à très haut débit ou les réseaux câblés concurrents. La transaction record sur les 45 % détenus par Vodafone dans Verizon Wireless va aussi donner au groupe britannique les moyens d'accélérer son offensive sur le continent, avec déjà une OPA sur le câblo-opérateur Kabel Deutschland en Allemagne pour 7,7 milliards d'euros. Telefonica Deutschland et E-Plus (KPN) ont aussi annoncé un accord, pour 8,55 milliards. En parallèle, le mexicain America Movil lançait une offre sur KPN, pour 7,2 milliards.

En attendant d’autres concentrations « inévitables » en Italie, en France et en Espagne, sous réserve d’un soutien de la Commission européenne, ce mouvement de consolidation des télécoms s’observe aussi aux Etats-Unis, avec Sprint-Softbank et T-Mobile US-MetroPCS. Même AT&T se verrait bien cibler Vodafone, pour un nouveau deal record !

Poursuivant des logiques similaires de renouvellement des innovations/brevets ou des ressources dans un environnement également très « mouvant » en termes de régulation, les technologies plus généralement - n’oublions pas les deals récents sur les téléphones mobiles de Nokia (par Microsoft pour 5,4 milliards d’euros) et de BlackBerry (par des financiers pour 4,7 milliards de dollars) -, la pharmacie, et l’énergie (« oil & gas » notamment) continueront d’être pourvoyeuses d’importantes transactions M&A. Pour Lionel Melka, « on devrait aussi revoir des opérations défensives dans les ressources naturelles, où la volatilité des cours a pu fragiliser certains opérateurs encore trop atomisés (dans le cuivre, l’uranium, l’or, etc.) ». « Les biens de consommation (5 % du marché global en 2013, NDLR) ont historiquement grandi par acquisitions et cela devrait continuer », commente Gilberto Pozzi. Le luxe offre toujours des cibles plus petites, comme Loro Piana (2 milliards d’euros) pour LVMH cet été, même si les familles fondatrices ont à nouveau l’option d’aller en Bourse à des prix assez élevés (lire l'encadré).

Etats-Unis « émergents »

« Il suffirait désormais d’une ou deux opérations pour déclencher un effet boule de neige dans d’autres secteurs. D’autant plus que les élections allemandes ont enlevé un dernier point d’interrogation majeur », estime Hervé Mangin, gérant du fonds Axa Europe Opportunités, rappelant combien les volumes échangés restent faibles par rapport aux capitalisations boursières (voir le graphique). « Une amélioration des perspectives de croissance permet aux dirigeants de présenter avec sérénité de nouveaux projets à leur 'board', confirme Lionel Melka. C’est ainsi qu’on voit renaître des opérations vraiment ‘offensives’, comme sur Ivensys pour Schneider Electric (pour près de 4 milliards). » Ces deux fonds à forte thématique M&A avaient par exemple joué le spécialiste britannique de l’électromécanique avant qu’il ne cède Ivensys Rail à Siemens en 2012 ; puis ils étaient revenus, courant 2013, sur ce groupe recentré sur ses activités d'automatismes/logiciels industriels, en se disant que, ainsi, « la mariée serait encore plus belle pour des prétendants ». Même sans bataille boursière, ce genre de fonds a déjà engrangé la prime offerte (25 %) et pourrait gagner de 8 % à 9 % annualisés en fonction du taux d’apport aux différentes options de paiement comme celle comportant des titres Schneider. «Le retour de nombreux cours de Bourse à leur plus haut historique permet à ces sociétés de considérer un paiement des acquisitions en actions», confirme Stéphane Courbon, responsable Investment Banking France chez Bank of America Merrill Lynch.

« Il y a encore de nombreux actifs à vendre en Europe, et lorsqu’un 'corporate' lance le mouvement, beaucoup de concurrents s’y mettent aussi pour ne pas être à la traîne », ajoute Gilberto Pozzi. En parallèle des deals « offensifs » comme celui de Publicis avec Omnicom, Hervé Mangin voit se poursuivre les rachats partiels (des 8,9 % de L’Oréal dans Sanofi, des 29,30 % de Nestlé dans L’Oréal, etc.), ainsi que les recentrages et sorties d’actifs, comme chez Vivendi qui a cédé cet été ses jeux Activision Blizzard (8,2 milliards de dollars) et sa part dans Maroc Telecom (4,2 milliards d’euros). « L’IPO (introduction) organisée par Siemens sur Osram a par exemple eu un effet très positif sur cette ‘belle endormie’, et il pourrait y en avoir d’autres. »

Cibler les pays émergents est moins à la mode, « même si les développements dans ces régions à moyen-long terme ne sont pas arrêtés, précise Alban de la Sablière, managing director chez Morgan Stanley. Il y a eu quelques déconvenues sur la croissance domestique dans certains pays comme en Chine, et les difficultés de quelques entrepreneurs locaux pourraient donc enfin faire sortir quelques vendeurs. » L’Oréal a par exemple racheté le numéro un chinois des soins du visage, Magic Holdings, pour 636 millions d'euros cet été. « Mais avec une croissance solidement enclenchée et des sociétés bien implantées au niveau international, ce sont, malgré des processus très concurrentiels, les Etats-Unis qui sont ‘émergents’ », ironise Lionel Melka, en référence à l’opération d’Essilor sur l’américain Transitions Optical (1,9 milliard de dollars).

Un marché normalisé ?

« Beaucoup de 'cash', des taux d’intérêt bas, des bilans assainis et des valorisations pas encore très élevées : il manquait juste la confiance… Et avec un été sans trop de chocs macroéconomiques ou géopolitiques, elle revient doucement, poursuit, optimiste, Gilberto Pozzi. Il faudrait juste qu’elle puisse se stabiliser quelques mois. » Les conseils M&A continuent d’avoir des échanges constructifs avec les entreprises, les marchés actions ayant bien accueilli les dernières opérations… « On n’avait pas eu de telles conditions depuis longtemps : la Réserve fédérale américaine gère au mieux la sortie des programmes d’aides quantitatives, et les risques macro ont diminué en Europe », atteste Alban de la Sablière, rappelant que « cet environnement propice a atténué l’impact des retraits des pays émergents ». Les valorisations parfois élevées, autour de 20 fois les bénéfices, ne découragent évidemment pas les industriels dans une logique de consolidations et de synergies à long terme. Alors qu’elles peuvent à nouveau freiner les fonds de LBO (leveraged buy-out), confrontés à la concurrence d’opérateurs stratégiques du coup plus efficaces dans les processus, voire plus crédibles face aux banquiers. « Nos clients recommencent à examiner activement des opportunités de M&A, mais la durée des transactions s’allonge », rappelle Arnaud Pérès, associé du cabinet Davis Polk. La durée de l’exécution jusqu’au closing dépasse désormais souvent huit mois. Il y aurait donc, par construction, moins de transactions que par le passé. Idem pour les deals stratégiques dans les secteurs déjà consolidés, et pour les opérations de LBO secondaires tant que les fonds conservent leurs participations plus de cinq ans, au lieu de moins de trois avant 2008.

Enfin, dans un marché qui se « normalise », il y aurait un peu moins de sujets antitrust et de mesures protectionnistes, malgré quelques dossiers aux Etats-Unis (sur Verallia US par exemple) et les habituelles lenteurs du Mofcom (ministère du Commerce) chinois. On voit aussi encore assez peu d’OPA, notamment en France où elles font plus souvent l’objet de recours des minoritaires pour obtenir plus de transparence (Club Med, Theolia, etc.). « Dans l’Hexagone, l’incroyable insécurité fiscale et juridique reste par ailleurs un handicap, quand nos voisins donnent la priorité aux mesures d’encouragement de l’investissement », conclut Arnaud Pérès, citant notamment le projet d’abaisser le seuil d’OPA au-dessous de 25 %, « ce qui n’aurait aucun sens ».

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