Fusions-acquisitions - Un marché sans les français

le 04/07/2013 L'AGEFI Hebdo

JPMorgan remporte le classement exclusif de L’Agefi sur un marché M&A qui se situe aujourd’hui davantage aux Etats-Unis.

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Le marché des fusions-acquisitions (M&A) était « au ralenti » au premier semestre 2012 et n’a pas retrouvé son rythme de croisière en 2013. Les banquiers d’affaires iraient presque jusqu’à parler de « crise » pour justifier les périodes de flottements dans leurs calendriers habituellement très denses. Si, au niveau mondial, cela se traduit par une activité relativement stable, -9 % à 1.010 milliards de dollars d'opérations annoncées selon Thomson Reuters, le marché européen s’effondre, lui, littéralement : -42 % et 221 milliards de dollars, son plus bas niveau depuis 1997 ! Le marché asiatique diminuant également de 9 %, c’est logiquement le marché nord-américain qui compense avec 470 milliards dollars. « Le marché M&A est en dents de scie depuis deux ans, même aux Etats-Unis malgré les discours de la Fed plutôt optimistes pour l’économie », résume Catherine Berjal, directrice du fonds CiAM spécialisé en arbitrage de fusions-acquisitions.

Dans l'Hexagone, le marché est à l'arrêt, selon le classement exclusif de L'Agefi en transactions conclues (et non annoncées,

voir le tableau page 12), qui aboutit pour 2013 à un montant de quelque 26 milliards d’euros échangés, soit une baisse de 43 % par rapport aux 44 milliards du premier semestre 2012, et quatre fois moins qu’en 2011… La comparaison avec les transactions annoncées à Thomson Reuters, +7 % par rapport au premier semestre 2012, laisse cependant présager quelques closings importants au second semestre : sur Nyse Euronext, ANA Aeroportos (Vinci), TIGF, voire la réorganisation du groupe BPCE via la cession aux sociétaires des CCI (certificats coopératifs d’investissement) détenus par Natixis sur 20 % du capital. Pour les transactions déjà conclues avec une partie française, JPMorgan remporte donc notre classement intermédiaire devant Morgan Stanley et BNP Paribas, pour sa part leader en nombre d’opérations. Suivent Lazard, Rothschild*, SG CIB et BAML. Sachant que nous avons comptabilisé, pour Lazard et BAML qui étaient conseils d’EADS dans la réorganisation du groupe ayant suivi l’accord multipartite de nouvelle gouvernance du 5 décembre, quelque 2 milliards d’euros de titres revendus de manière bilatérale à la société elle-même dans le cadre des six placements de blocs organisés depuis.

Parmi les autres grandes transactions bouclées depuis janvier, citons les ventes de la National Société Générale Bank (NSGB) en Egypte (2,1 milliards), des 24,5 % de GDF Suez dans SPP en République Tchèque (1,3), de Gefco (1,2), des galeries commerciales d’Auchan (Warenhaus) dans les pays d’Europe de l’Est (1,1), et celle de Dexia Municipal Agency, comptabilisée pour sa valeur d’equity (1,3 milliard) dans le cadre d’une nouvelle méthodologie sur les valeurs bancaires (lire l'encadré). On constate malheureusement une seule grande opération « offensive » avec Fugro's Geosciences (1,2 milliard) pour le compte de CGGVeritas, et une diminution des opérations minoritaires sur les grands groupes, alors qu’elles animaient le marché ces dernières années.

« Il n’y a plus beaucoup d’activité au-dessus de 2 milliards, ce qui n’est pas habituel dans un contexte de taux aussi bas. Vu les incertitudes en Europe, les grands groupes se tournent vers l’extérieur, où il est souvent plus difficile de réaliser de grandes transactions », analyse Alban de la Sablière, managing director chez Morgan Stanley. « Les grands industriels français continueront à mettre l’accent sur le M&A à l’international pour alimenter leur croissance et se diversifier », confirme Xavier Bindel, managing director responsable du M&A pour la France chez JPMorgan.

Intérêt asiatique

Dans ce contexte difficile, il est moins évident pour les managers de lancer des projets d’acquisitions que de poursuivre les restructurations. Les opérations de réduction de bilan ont continué dans divers secteurs, notamment des cessions à l’étranger et/ou sur des créneaux devenus moins stratégiques : NSGB, SPP, Gefco, Warenhaus, mais aussi Carrefour Indonesia, IP Maestrale, Veolia Transport en Europe centrale, Sutton Bridge Power Station, BNP Paribas Egypt, TCW, voire Redcats OneStopPlus et Redcats Nordic Brands… On peut également citer des opérations comme Lafarge India et Lafarge UK CB, Terminal Link, Valeo Access ou Alti, en attendant celle annoncée sur le Club Med qui démontre l’intérêt asiatique aussi pour des cibles en France. « La croissance des échanges avec l’Asie est amenée à perdurer dans une logique d’internationalisation des flux M&A, estime Alexis Matheron, directeur chez DC Advisory. Mais les groupes asiatiques ne viennent en Europe que sur des sujets très ciblés et patiemment étudiés (lire page 36, NDLR). »

Quid des mouvements français là-bas ? Des groupes comme Publicis, Bureau Veritas, Essilor, voire Danone continuent d’y être actifs, mais le plus souvent sur de petites transactions, d’autant que la croissance locale commence aussi à faiblir. Par ailleurs, le champion français de l’agroalimentaire a misé sur plus de proximité avec la Centrale Laitière du Maroc, tout comme d’autres espèrent encore trouver croissance et/ou diversification via des cibles européennes : CGGVeritas avec Fugro, Ingenico avec Ogone, Altran avec IndustrieHansa, Korian avec Curanum, Veolia avec Proactiva, etc. En attendant Vinci sur ANA Aeroportos ou PPR-Kering sur Pomallato…

Les analystes s’accordent pour dire que c’est vers l’Amérique qu’il faut regarder : « Alors que nous avions inversé la proportion de nos lignes d'investissement en 2012, avec plus de cibles européennes que d’habitude, nous avons à nouveau rééquilibré notre portefeuille avec 80 % de cibles américaines », explique Anne-Sophie d’Andlau, également associée du fonds CiAM. Mais peu d’acquisitions transfrontalières ont pris cette direction en partance de l’Hexagone ou même de l’Europe. L’Oréal a bien racheté une PME en Colombie (Laboratorios De Cosmeticos Vogue), et Scor a annoncé le rachat de Generali USA Life aux Etats-Unis, où une croissance supérieure à 2 % pourrait attirer les investisseurs, même chinois à l’image de Shuanghui International sur Smithfield Foods (7 milliards de dollars). Les groupes français tendent, eux, à s’y délester comme sur Verallia North America, Parlophone, Lafarge Gypsum North America… « Ce n’est jamais facile pour un groupe européen d’aller concurrencer les américains aux Etats-Unis, rappelle Alban de la Sablière. Le numéro un du secteur y est rarement à vendre, et cibler un challenger comporte un risque lié aux ‘go-shop’ clauses, ouvrant, en particulier pour les sociétés cotées, la possibilité au vendeur de faire un tour du marché après un premier accord bilatéral avec l’acheteur, et de solliciter la surenchère d’un concurrent. »

Le mouvement inverse, provenant d’outre-Atlantique, n’est pas encore très marqué malgré ICE sur Nyse Euronext, et plusieurs LBO (leveraged buy-out) français initiés par des fonds américains : SMCP, Maisons du Monde, etc. « Les industriels américains sont encore peu agressifs en Europe, qui reste une zone de questionnements en matière de politique économiques et de réglementation », commente Hubert Preschez, responsable M&A France de SG CIB, évoquant les exemples des énergies renouvelables et des infrastructures télécoms.

Liquidités américaines

« Il y a pourtant des financements possibles pour les beaux LBO ou les opérations industrielles structurantes », poursuit le banquier de La Défense. Les liquidités abondantes en matière de dette, notamment via les marchés obligataires et les nombreux fonds spécialisés (ou CLO aux Etats-Unis), ont largement relancé le segment du LBO nord-américain, qui a approché les 100 milliards de dollars sur 163 milliards (+43 %) au niveau mondial, notamment via d’importantes OPA (PtoP, public-to-private) comme Heinz (28 milliards de dollars), Dell (24 milliards), BMC Software (6 milliards), Gardner Denver (3,9 milliards)… Ces transactions reflètent le redémarrage économique attendu outre-Atlantique, tandis que ce segment tarde à confirmer en Europe malgré quelques importantes transactions : Virgin Media (19 milliards d’euros), DE Master Blenders (6 milliards), Springer Science + (3,2 milliards), Ista (3,1 milliards)… Il y a assez peu de sorties de LBO, « notamment parce que les fonds refusent encore de baisser leurs prix au vu de comparables qui les font rêver sur les marchés boursiers, entre autres aux Etats-Unis », rapporte un banquier. Elior vient d’ailleurs d’annoncer un projet d’introduction en Bourse, alors que ses actionnaires (Charterhouse et Chequers) ne trouvaient pas d’acheteurs à 4 milliards d’euros, malgré des promesses de financements en dette à 3 milliards.

« On parle de structures moins agressives que par le passé en matière de multiples et de leviers, mais cela ne reste valable que si les résultats ne diminuent pas à nouveau », note Anne-Sophie d’Andlau, pour expliquer la frilosité de certains conseils d’administration face aux projets que leurs présentent leurs dirigeants. « Du fait de marchés boursiers moins ‘optimistes’, les multiples sur les 'midcaps' européennes restent globalement plus raisonnables que sur les 'midcaps' américaines », jugent Bruno Stern et Jean-Baptiste Marchand, de la banque Leonardo & Co qui a notamment conseillé Bain Capital sur Maisons du Monde et les actionnaires sur Sandro Maje (SMCP). « Les processus ont évolué, avec des enchères plus souvent restreintes à un nombre limité d’acquéreurs qui, dans certains cas stratégiques, peuvent proposer des multiples hors du commun », poursuivent-ils après que Leonardo a vendu Mikli à Luxottica fin 2012.

Le marché peut-il repartir au second semestre ? « Une opération ‘offensive’ comme celle sur Club Med est plutôt un signe de confiance sur la qualité des entreprises françaises », considère pour sa part Hubert Preschez. « Le marché M&A mondial repartira encore une fois lorsque l’économie réelle aura vraiment redémarré », conclut Catherine Berjal, pointant la décorrélation avec les marchés financiers qui sont toujours dans l’anticipation.

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