L'invité de L'Agefi

La France, société d'Ancien Régime à l'âge de la mondialisation

le 21/03/2013 L'AGEFI Hebdo

Sanctuariser coûte que coûte les rentes sociales risque bel et bien de conduire au sacrifice de toute la base productive française.

Alain Fabre, économiste et conseil financier d’entreprises

La croissance et les déficits français, de même que la répudiation de nos engagements, renforcent le sentiment que le décrochage à l’œuvre depuis dix ans connaît une accélération. Pour le gouvernement, la crise serait conjoncturelle et résulterait de l’austérité généralisée. Or l’enseignement de la crise de 2008-2009, c’est l’épuisement des stratégies fondées sur la consommation stimulée par la dépense publique. Hormis les Etats-Unis qui tiennent les clés de la monnaie et de la finance mondiales, les autres doivent construire leur croissance sur le travail productif, non sur les facilités budgétaires ou monétaires. La France pensait comme d’autres que l’euro, avec ses taux faibles, permettrait un endettement public sans limite. Cette illusion a sombré avec Lehman Brothers et la Grèce.

Alors que l’Espagne et l’Italie réduisent leurs déficits et font de la compétitivité le levier de leur sortie de crise, la France n’y parvient pas et imagine « forcer » un jour les autres à financer son modèle social : les eurobonds de Hollande étaient destinés non à lier, sur un mode fédéral, intégration budgétaire et financière, mais à transférer la charge sur le contribuable allemand - toujours l’idée que l’Allemagne paiera. La maigre réduction des déficits qui provient peu des dépenses et massivement des hausses d’impôts, de même que les proclamations de foi sur la compétitivité, traduisent non la conversion du pécheur mais un signal adressé aux marchés pour éviter une envolée des taux.

S’il y a une logique dans l’action du gouvernement - social, libéral ? -, elle réside dans la sanctuarisation des rentes sociales généralisées garanties par l’Etat. Un modèle social d’Ancien Régime où la rente - celles du petit nombre hier, du plus grand nombre aujourd’hui - constitue la base sociale du régime. Avec environ deux tiers des suffrages exprimés, les bénéficiaires d’allocations et de statuts sont la composante sociologique essentielle sur laquelle reposent les forces politiques qui alternent en France. Inversement, l’économie concurrentielle ne représente qu’une assise sociale étroite, sans prise véritable sur les choix politiques. D’où le discours étatiste dominant. D’où l’impuissance à faire des réformes : soit la priorité est la lutte contre le risque de faillite et il faut entrer en conflit avec les titulaires de rentes, soit on « sanctuarise » les rentes sociales et la course à la faillite s’accélère. Constante française sur longue période : chaque fois que la crise accroît le besoin de réformes, les Français font appel à ceux qui se désignent comme les garants des rentes sociales, Mitterrand en 1981, Hollande en 2012.

Sauf que les échappatoires ont disparu : ni dévaluation, ni inflation, ni endettement supplémentaire. Le drame de 2013, c’est que la France fait face à une réalité qui la rattrapera inéluctablement tôt ou tard. Sanctuariser coûte que coûte les rentes sociales risque bel et bien de conduire au sacrifice de toute la base productive française : en repoussant toujours plus loin les limites du fiscalement possible sur les contributeurs nets du système tandis que ses bénéficiaires nets sont exonérés, le risque augmente d’une véritable liquidation du système productif, à commencer par l’industrie. Dévastée depuis dix ans par l’explosion des charges sociales et la folie des 35 heures, l’industrie n’a plus qu’un poids économique relatif parmi les plus faibles de la zone euro. En 2012, le mouvement s’est accéléré : les faillites ont atteint un record et frappé lourdement les grosses PME qui devraient être la clé de notre stratégie de croissance. Laisser tomber les ouvriers de l’industrie, avant tout victimes du modèle social français, pris en tenailles entre le volontarisme du discours et l’impuissance dans les faits, tout en multipliant les gages aux fonctionnaires, renforce le sentiment d’inviolabilité du secteur abrité.

La France ignore tous les signaux : ses déficits, la presse, les industriels... Elle peut espérer encore un répit de ses partenaires jusqu’aux élections allemandes en septembre, de crainte d’éveiller à nouveau les soupçons des marchés en pleine campagne électorale. Et après ? La France attend-elle les claques de la main invisible pour sortir d’un modèle social d’Ancien Régime ? 

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