Fonds souverains - Ne pas rater le coche

le 20/12/2012 L'AGEFI Hebdo

Ils pèsent 5.000 milliards de dollars et ne laissent personne indifférent. Quelle attitude adopter pour profiter au mieux de cette manne ?

Le PSG, l’une des conquêtes les plus emblématiques du fonds qatari.

Les secrets d’une histoire d’amour et d’argent entre le Qatar et la France », titrait cet été Le Point. « Qui a peur du Qatar ? », relayait pour sa part Le Monde. A leur image, les médias se font l’écho du malaise français face aux fonds souverains. Pharaoniques, parfois nébuleux, ils semblent appartenir à la sphère du mythe. D’autant que certains voudraient se donner le bâton pour se faire battre qu’ils ne pourraient faire mieux. Avec sa mainmise sur le PSG en 2011, le rachat de l’immeuble du Virgin des Champs-Elysées pour plus de 500 millions d’euros et son intention d’investir dans les banlieues (un projet modifié depuis), le Qatar occupe le devant de la scène.

La réalité est-elle aussi simple ? De nombreux observateurs veulent croire le contraire. A les écouter, les investisseurs étrangers y réfléchiraient à deux fois avant de miser en France. C’est peu dire que le contexte économique n’est guère séduisant. Sans parler des récentes envolées du ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg. « 

S’il ne veut pas de Mittal, voudra-t-il de nous ? » se demande-t-on à l’étranger. « Nos clients chinois nous interrogent fréquemment sur le sentiment des Français à leur égard. Ils n’ont pas l’impression d’être les bienvenus, alors que la France ne manque pas de susciter leur intérêt », rapporte Stéphane Davin, avocat chez Baker & McKenzie.

A bien y regarder, la relation de la France avec les fonds souverains est complexe. D’un côté, on s’apprécie, on investit ; de l’autre, on ne se comprend pas, on avance à tâtons. On s’apprécie quand les fonds souverains entrent au capital de nos grandes entreprises. 7 % d’Eutelsat rachetés par le CIC chinois il y a quelques mois, 3 milliards investis dans GDF-Suez en 2011, entrée du Qatar en fanfare au capital de Total, Vivendi, LVMH et d’autres, les exemples ne manquent pas. Selon une étude Preqin, seuls 8 % des fonds souverains déclarent ne pas s’intéresser aux entreprises cotées. « Les sociétés françaises en sont demandeuses. Les fonds souverains ont des horizons à long terme. Ils contribuent à créer de la stabilité actionnariale », explique un banquier.

4 milliards à Paris

On s’apprécie aussi lorsque les fonds souverains soutiennent le marché de l’immobilier. Rien que pour le marché parisien, ils ont investi 4 milliards d’euros ces deux dernières années. Un avocat, spécialiste du secteur, l’assure : « Ces acteurs représentent 50 % du marché de l’immobilier commercial en France aujourd’hui. » Parmi les plus importants : les fonds de la Norvège, du Moyen-Orient (Qatar en tête) et de Hong Kong. Selon l’Institut de l’épargne immobilière et foncière (IEIF), les investissements des fonds souverains dans le secteur immobilier en Europe pourraient atteindre près de 10 milliards de dollars par an sur les cinq prochaines années. Enfin, on s’apprécie quand ces fonds investissent dans les belles opérations de private equity. Passant souvent par des intermédiaires ou des fonds de fonds, il est difficile d’évaluer leurs investissements réels dans l’Hexagone. Un spécialiste du secteur veut cependant évaluer la part des fonds souverains à 6 % environ du marché mondial (325 milliards de dollars en 2011) avec une croissance de 25 % pour les prochaines années. « Un chiffre sensiblement identique pour la France », complète-t-il.

Des sujets qui fâchent

Le bât blesse quand on en vient aux sujets qui fâchent. A savoir : la technologie, les marques emblématiques et les entreprises en difficulté. « Nous protégeons les deux premières et cherchons à sauver les dernières ; les fonds souverains lorgnent les deux premières et en ont assez de se voir proposer les dernières », résume, laconique, un observateur. A la tête de CDC International, Laurent Vigier, 300 voyages en terres de fonds souverains en trois ans, ne dit pas autre chose, il est seulement plus diplomate : « Nous devons trouver de la convergence entre nos intérêts et les leurs. » En clair, il faut arrêter de prendre les fonds d’investissement pour ce qu’ils ne sont pas : des investisseurs prêts à risquer leur chemise pour sauver l’Europe. « Ils sont venus à la rescousse des banques pendant la crise financière de 2007-2008 et se sont fait rattraper par la tourmente. On ne les y reprendra plus », constate un banquier d’affaires.

Veulent-ils du luxe que l’on fait la moue. « Les dossiers existent et les fonds du Moyen-Orient sont acheteurs, avance un proche des ces institutions. Mais ils n’arrivent que rarement sur leurs bureaux. Ils passent d’abord chez Pinault, Arnaud et les autres. » Et que dire des entreprises technologiques ? En France, comme partout, on y tient comme à la prunelle de ses yeux. « Les Chinois ont essayé de racheter des sociétés dans le secteur aéronautique en Europe. Mais ils ont rencontré des fortes oppositions », atteste un acteur du private equity. En France, depuis le décret voté en décembre 2005, les investissements étrangers dans onze secteurs dits sensibles (défense, sécurité, armes, mais aussi… jeux d’argent) sont soumis à l’autorisation du ministre de l’Economie. Une mesure qui n’a rien d’extraordinaire, le Committee on Foreign Investment aux Etats-Unis (CFIUS) est le premier en lice dans ce type de protectionnisme.

Certains y verront un lien direct, d’autres une simple conséquence de la conjoncture ; les fonds souverains se tournent de plus en plus vers leurs marchés locaux. En 2011, les fonds du Golfe ont investi 7,3 milliards de dollars chez eux contre 1,7 milliard l’année précédente, selon une étude du Sovereign Investment Lab de l’université Bocconi. Pour l’Asie, ces chiffres s’élèvent à 25,1 milliards de dollars en 2011 contre 11,5 milliards en 2010 (voir le graphique ci-dessus).

Le co-investissement

Cela étant, la donne est peut-être en train de changer. « Il y a un trop-plein d’épargne ; en 2015, ces investisseurs géants devraient dépasser les 8.000 milliards de dollars, contre 5.000 milliards aujourd’hui. Ils vont être obligés de diversifier leurs investissements s’ils ne veulent pas voir les prix des actifs flamber », note un observateur. En outre, la Chine doit mener à bien son plan quinquennal ; les pays du Golfe ont en tête l’échéance fatidique de la fin de leurs ressources naturelles qui se rapproche à grands pas. Les énergies nouvelles, la santé, les nouveaux matériaux sont autant de secteurs bien représentés en Europe et en France. Ces investisseurs ne peuvent faire totalement l’impasse sur le tissu industriel européen, d’autant que tôt ou tard, les nuages qui pèsent sur la zone euro devront se dissiper. Enfin, les PME françaises regardent de plus en plus du côté des marchés émergents. Elles trouveront très vite un intérêt commun à se développer avec les fonds souverains (lire l’encadré).

C’est du côté du co-investissement, une logique chère à l’ancien directeur général de la Caisse des dépôts - CDC -, Augustin de Romanet, que les choses commencent à bouger. Celui-ci croyait dur comme fer à la nécessité de marier investissements des fonds souverains et ceux de la CDC. « Il est allé les voir avec son côté commis d’Etat français, colbertiste et politique, mais sur le fond, son idée était bonne », argue un spécialiste. Preuve en est, les partenariats récemment annoncés en France et en Italie. Dans l’Hexagone, deux opérations ont été montées coup sur coup : d’abord, 150 millions d’euros investis à parité entre la CDC et la China Development Bank (CDB), la banque de développement chinoise, dans les PME françaises et chinoises, et ensuite les 300 millions d’euros mis bout à bout avec le Qatar. Cette fois, seules les PME françaises sont ciblées. « C’est un pourboire, tempère un connaisseur, une opération d’affichage pour le Qatar qui veut surtout investir 10 milliards dans les grandes entreprises françaises. » Ces 150 millions d’euros représentent, il est vrai, moins de 1 % des 30 milliards de dollars que le fonds a déclaré vouloir investir dans les entreprises en 2012. Mais qu’importe, c’est signé. A la CDC, on assure que l’opération fera des émules. D’autres projets seraient prévus. « Maintenant que nous avons signé avec la CDB, nous recevons une à deux délégations chinoises par semaine », affirme Laurent Vigier.

L’Italie aussi

Pour Eric Meyer, responsable des fonds souverains pour Société Générale, ces logiques de co-investissement sont les bonnes parce qu’elles permettent aux fonds souverains de mettre la main sur de belles opportunités tout en leur évitant « une implication trop prégnante dans la gestion quotidienne du projet, pour laquelle ils ne sont pas suffisamment équipés».

La France n’est pas seule sur cette ligne. De l’autre côté des Alpes, le gouvernement italien a entamé le même refrain. A la différence près que Mario Monti, le président du Conseil (qui a démissionné début décembre), n’a pas lésiné sur sa peine ; il a pris son avion pour Doha. Les montants ne sont pas les mêmes. Deux milliards d’euros devraient être co-investis entre l’Etat Italien et le Qatar dans les PME italiennes. « C’est réellement intéressant car nous possédons beaucoup de PME qui sont autant de petits champions susceptibles d’intéresser les investisseurs. En France, c’est différent, vos champions sont des grandes entreprises », détaille Alessandra Santoni, spécialiste des fonds souverains pour la Banca Monte dei Paschi di Siena.

S’il est trop tôt pour prédire le succès ou non de ses initiatives, force est de reconnaître que la France ne peut se permettre de rater le coche. Les grandes entreprises et les grands immeubles parisiens trouveront toujours chaussure à leur pied. Pour le reste, rien n’est moins évident. Le désendettement de l’économie européenne n’en étant qu’à ses débuts, l’épargne étrangère sera de plus en plus utile. Comme le disent les Américains : « L’Europe ? C’est rouillé, c’est poussiéreux, mais c’est toujours là… ». Ne reste plus qu’à en convaincre tous les investisseurs. 

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