Dossier Partenariats public-privé

Les fonds souverains accroissent leurs investissements en Europe

le 26/01/2012 L'AGEFI Hebdo

La Chine, Abu Dhabi et d’autres pays diversifient leurs placements dans les infrastructures sur le Vieux Continent.

Les fonds souverains ne s’intéressent pas aux dettes souveraines de l’Europe, mais à ses infrastructures. China Investment Corporation (CIC - 410 milliards de dollars) a récemment acquis une part minoritaire de 8,68 % dans la holding qui contrôle Thames Water, société de distribution d’eau à Londres. Lou Jiwei, son président, avait publié en novembre une tribune dans le Financial Times pour exprimer son désir d’investir dans ce type d’actifs au Royaume-Uni, que ce soit avec des fonds ou dans le cadre de partenariats public-privé (PPP), y compris dans le greenfield (infrastructures en projet). CIC compte choisir plus d’une dizaine de projets dans les pays développés. « En 2010, avec la crise de la zone euro, malgré les déclarations de ses responsables, CIC a un peu levé le pied dans les infrastructures en Europe », nuance Thierry Déau, PDG de Meridiam Infrastructure.

Outre la Chine, sont également sur les rangs Singapour, Abu Dhabi, le Koweït et le Qatar entre autres, notamment dans les pays européens en difficulté. « Depuis environ deux ans, les fonds souverains s’intéressent de plus en plus aux infrastructures, des actifs réels qui offrent des revenus constants et protègent de l’inflation, observe Laurent Vigier, directeur des affaires internationales de la Caisse des dépôts. Il y a un réel appétit pour les infrastructures européennes, marqué toutefois d’un certain attentisme depuis la crise et les interrogations sur la survie de l’euro. » Au total, 61 % des fonds souverains investissaient dans les infrastructures début 2011, contre 47 % un an plus tôt, selon le cabinet Preqin.

Abu Dhabi Investment Authority (Adia - 627 milliards de dollars) chercherait à accroître son allocation dans la classe d’actifs, selon des sources de Reuters (celle-ci représente actuellement entre 1 % et 5 % de son portefeuille). Le plus grand fonds du monde a lui aussi récemment acquis une part minoritaire de 9,9 % dans Thames Water, après avoir pris 15 % dans un autre « actif trophée » en 2010, l’aéroport de Gatwick. Même la Norvège serait prête à laisser le Government Pension Fund Global (560 milliards de dollars), plutôt conservateur, investir dans d’autres actifs que les actions, les obligations et l’immobilier.

Deux catégories

La plupart des fonds souverains répondent à des exigences de rendement et de diversification, et ne cherchent pas à prendre le contrôle d’entreprises ou de projets. « Il n’y a que les Chinois qui attachent toujours une composante politique à leurs investissements », lâche un acteur du marché. En général, ils préfèrent investir directement plutôt que dans des fonds, et dans le brownfield (infrastructures déjà en exploitation) plutôt que dans le greenfield. « On peut classer leurs politiques en deux catégories, explique Alain Rauscher, PDG d’Antin Infrastructure Partners. Certains fonds ont leurs propres équipes et prennent des participations directes, c’est le cas de quelques investisseurs canadiens et du Moyen-Orient, notamment d’Adia ; et d’autres investissent dans les fonds qui leur donnent des droits de co-investissement, c’est le cas de très grands fonds, de la zone Asie-Pacifique en particulier. »

Le Royaume-Uni, qui bénéficie d’une tradition de PPP depuis les années 80, a signé un accord avec la Chine en septembre pour promouvoir les investissements chinois dans ses infrastructures. Lou Jiwei a vanté le Royaume-Uni pour son économie ouverte et son « système juridique solide », et a appelé les autres pays développés à suivre son exemple. « Son attractivité venait surtout du fait qu’il y avait un ‘deal-flow’ plus important qu’ailleurs, ce qui n’est plus le cas, estime Thierry Déau. Toute l’Union européenne bénéficie d’un cadre contractuel fin et transparent. » Les autres pays européens lancent également des initiatives pour attirer les investissements des fonds souverains. CDC Infrastructures s’apprête par exemple à créer un fonds, dont le nom de code est « Frog » (French Opportunities for Growth), pour investir 5 milliards d’euros en France, notamment via des co-investissements.

Selon Eliot Kalter, responsable de la Sovereign Wealth Fund Initiative à la Fletcher School et président d’EM Strategies, l’intérêt croissant des fonds souverains pour les infrastructures a aussi des conséquences macroéconomiques. « Il est plus coûteux pour les banques centrales de stériliser leur accumulation de réserves de changes que d’en transférer une partie à des fonds souverains, qui n’ont pas de contrainte de passif et qui investissent de plus en plus à long terme dans le ‘private equity’ ou les infrastructures, dit-il. Ce transfert grandissant aura une incidence sur le prix relatif de ces actifs par rapport aux obligations, ce qui sera l’un des nombreux facteurs à pousser les Etats à réduire leurs déficits. » 

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