Les fonds chassent sur les terres de la finance

le 08/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Ils profitent des cessions d’actifs liées à la crise pour cibler des métiers périphériques.

Le siège d’Aegon à La Haye.
(Photo : Jock Fistick/Bloomberg)

Vendredi 26 août, TPG Capital a ajouté une nouvelle proie à son tableau de chasse. Le fonds d’investissement américain s’est emparé de 30 % du capital du courtier en ligne danois Saxo Banque, signant là sa première incursion dans la finance européenne. Loin d’être un cas isolé, cette opération illustre l’appétit grandissant des acteurs du capital-investissement (private equity) pour les services financiers européens. Quelques semaines plus tôt, Cinven s’emparait de Guardian, filiale d’assurance-vie britannique d’Aegon, tandis qu’Apollo Capital Management reprenait les activités de cartes de crédit de Bank of America en Espagne. Un phénomène qui a aussi gagné la France, comme l’illustre l’acquisition de Foncia, filiale de BPCE, par Eurazeo et Bridgepoint.

Nettoyage de bilan

Au total, depuis le début de l’année, les fonds ont ainsi réalisé 22 opérations dans les services financiers européens pour un montant global de 2,21 milliards de dollars, selon les données du cabinet Prequin. « Cet intérêt est appelé à perdurer et à s’intensifier », prédit Monique Cohen, directeur associé chez Apax Partners qui, à l’été 2010, a racheté Cetelem Belgique à BNP Paribas.

De fait, les dossiers impliquant des fonds ne manquent pas. Apollo négocie actuellement avec la banque allemande WestLB en vue de la reprise de Westimmo, sa filiale de crédit immobilier. Outre-Manche, JC Flowers - toujours en lice pour reprendre 70 agences de Northern Rock - s’est associé à Apollo en vue du rachat d’Irish Life Insurance.

Ce regain d’activité témoigne d’abord de la volonté des fonds d’investissement de diversifier leurs risques et leurs participations. « Les fonds sont sous-pondérés en actifs financiers dans leurs portefeuilles », souligne d’ailleurs Paul Mizrahi, cofondateur de BlackFin Capital Partners, société française créée en 2009 et spécialisée dans les services financiers. Pourtant, « certains fonds n’ont jamais cessé de s’intéresser à ce secteur », constate Nicolas Desombre, managing director couvrant les institutions financières européennes chez Credit Suisse. Dans le passé, ils ont certes souvent été positionnés sur des dossiers mais n’ont pas toujours été gagnants. Dans un secteur hautement régulé, les opérations de fusions-acquisitions sont en effet longtemps restées l’apanage des opérateurs financiers, banques et compagnies d’assurances. Mais la crise a changé la donne et ouvre désormais de nouvelles perspectives au capital-investissement. « L’opportunité est importante car l’environnement est déprimé, remarque Sonia Trocmé-Le Page, cofondatrice de Global Private Equity. L’offre est aujourd’hui de bonne qualité et certains fonds ont actuellement beaucoup d’argent à investir. »

Les difficultés qu’éprouvent actuellement de nombreux établissements financiers en Europe constituent, il est vrai, un terreau fertile. « Certaines banques ont été sous pression après leur sauvetage en 2008, explique Jean-Michel Paillès, responsable du secteur financier au département transactions chez Ernst & Young. Elles se doivent donc de nettoyer leur bilan et d’améliorer leurs ratios de solvabilité. » De fait, les institutions financières qui ont bénéficié de subsides massives de la part des Etats sont contraintes par les autorités européennes de se délester de pans entiers de leurs activités, à l’instar de RBS, ING ou Aegon. D’autres, sous la double pression d’une croissance économique atone et d’évolutions réglementaires - Bâle III pour les banques et Solvabilité II pour les assureurs - cherchent à optimiser leurs fonds propres en sortant de métiers ou de pays peu rentables ou au faible développement. « Les institutions se penchent sur le meilleur usage possible de leurs capitaux, résume Nicolas Paulmier, associé chez Cinven. Elles réalisent donc des arbitrages sur les métiers consommateurs de fonds propres pour se concentrer sur ceux plus stratégiques. »

Une brèche dans laquelle les sociétés de capital-investissement se sont engouffrées. « C’est le rôle des fonds de s’orienter dans ce secteur, insiste Pascal Stefani, gérant chez Advent International à Paris. La revue des actifs a commencé dans les banques et les compagnies d’assurances, et les fonds peuvent aider à passer cette phase de cession nécessaire. » Ces acteurs ont la partie d’autant plus belle que la concurrence s’est considérablement amenuisée et que les prix d’acquisitions sont relativement plus accessibles que par le passé. « Le secteur financier est aujourd’hui proche de ses plus bas historiques, d’où l’intérêt d’un nombre croissant de fonds dans un contexte où il y a moins d’acteurs, banques ou assureurs, capables de faire des opérations d’acquisitions », indique Nicolas Desombre.

Malgré un contexte porteur, les fonds d’investissement n’entendent pourtant pas chasser tous azimuts sur le terrain de la finance. Comme par le passé, ils devraient en effet se montrer sélectifs et rester à l’écart d’activités dites à bilan, banques ou assurances. Et pour cause. « Ils se heurtent davantage aux autorités de tutelle lorsqu’il s’agit d’une transaction portant sur un établissement bancaire », précise Paul Gerber, responsable du private equity au département transactions chez Ernst & Young. Surtout, ces activités s’avèrent finalement peu conciliables avec le modèle traditionnel du LBO (leveraged buy-out) - lire l’entretien page 22. « Dans ces activités, un paramètre peut mettre à mal le modèle, c’est le refinancement, expose Paul Mizrahi. Il s’agit du risque le plus violent car les fenêtres de refinancement peuvent se refermer brutalement. » Leurs interventions restent donc concentrées dans des métiers périphériques de services ayant une forte dimension industrielle ou technologique : gestion d’actifs, courtage, distribution, cartes et moyens de paiement, externalisation de back-office. « Nous regardons tous les métiers de support car ils ont déjà été externalisés pour certains et peuvent ainsi vendre leurs prestations à plusieurs établissements financiers, fait savoir Monique Cohen. En outre, ils ne sont pas prioritaires en termes d’investissements pour les banques. » Finalement, « les fonds appliquent les mêmes critères que pour les autres secteurs d’activités, explique Pierre Estrade, associé chez Cinven. Nous recherchons des sociétés positionnées sur des métiers en croissance et génératrices de ‘cash-flows’. »

De nouveaux acteurs spécialisés

Un créneau qui suscite d’ailleurs des vocations. Ces dernières années, de nouveaux acteurs du capital-investissement ont justement vu le jour en se spécialisant dans les services financiers. C’est le cas du britannique d’AnaCap ou de l’allemand Augur Capital. Après avoir levé un premier fonds de 116 millions d’euros fin 2008, Augur finalise actuellement une seconde levée de 250 millions d’euros. « Augur rachète des portefeuilles ou des sociétés n’ayant pas la taille critique afin de réaliser des ‘build-up’ qui pourront être rachetés par des banques ou assurances dans quelques années, explique Sonia Trocmé-Le Page, qui s’occupe de la levée de fonds de la jeune société allemande. La compagnie se concentre sur des activités offrant des ‘cash-flows’ récurrents. » Une philosophie qui est également à l’œuvre dans la société française BlackFin Capital Partners, qui s’est notamment illustrée en reprenant, fin 2010, le porte-monnaie électronique Moneo ou, plus récemment, en entrant au capital de Kepler Capital Markets aux côtés de la CDC, Banca Leonardo et Crédit Mutuel Arkéa. Début juillet, BlackFin a même bouclé un fonds de 220 millions d’euros destiné à investir dans des prestataires de services de taille moyenne dans le secteur financier en France comme en Europe continentale. « Ce sont des domaines où la croissance est très forte et où la réglementation n’a pas pour objectif de réduire les risques mais d’augmenter la concurrence au niveau européen, juge Paul Mizrahi. Cela laisse donc un espace de liberté pour des PME avec une dynamique très forte. » Reste maintenant à transformer l’essai en mettant la main sur les pépites du secteur.

A lire aussi