Les financiers s’emparent du crédit inter-entreprises

le 13/03/2014 L'AGEFI Hebdo

Les délais de paiement restent longs mais des voies originales existent pour le refinancement du crédit client ou fournisseur.

Le groupe de prêt-à-porter Cortefiel (marque Springfield) a rejoint une plateformeInternet qui finance ses fournisseurs sur la base de son risque de crédit.DR

le mal français des trop longs délais de paiement n’est pas endigué. La LME (loi de modernisation de l’économie) a certes permis depuis 2005 une amélioration des comportements chez les débiteurs mais ces progrès stagnent depuis 2012, et l’Observatoire des délais de paiement constate même, dans son dernier rapport, une augmentation des retards de paiement de petits montants.

Le phénomène affecte en priorité les PME, le segment d’entreprises qui a précisément le plus besoin de trésorerie. « Elles souffrent du manque de soutien des banques, indique Denis Le Bossé, président du cabinet Arc, spécialiste en recouvrement. En outre, l’affacturage leur reste peu accessible compte tenu de son coût élevé et les affactureurs, comme les assureurs-crédit, prennent peu de risque et se montrent réticents face aux PME. »

Le tableau n’est pas aussi sombre qu’il y paraît, toutefois, car de nouvelles solutions se dégagent pour permettre aux entreprises, notamment aux PME, de réduire les contraintes du crédit inter-entreprises.

Encadrement du fonctionnement de l'assurance-crédit

Première amélioration, le fonctionnement de l’assurance-crédit vient d’être encadré de façon à ne pas déstabiliser les entreprises clientes de fournisseurs assurés en crédit. Après être intervenu dans l’urgence pour renforcer les offres des assureurs-crédit en 2008, l’Etat a mobilisé les parties prenantes sur un accord, en juin 2013, prévoyant la création d’un site Internet commun aux grands assureurs-crédit. Une entreprise notée peut désormais savoir si sa note est abaissée et les garanties portant sur elles, réduites. Si tel est le cas, elle dispose d’un mois pour réagir directement et apporter de nouveaux éléments à la connaissance de l’assureur-crédit.

Certes, ces dispositifs ne sont pas forcément connus. Pas moins de 91 % des entreprises du baromètre ARC/Ifop ne connaissent pas le site mis en ligne le 1er juillet 2013. Mais les pratiques semblent évoluer progressivement. Le site d’informations Infos Acheteurs d’Euler Hermes compte plus de 30.000 inscrits à ce jour. « Traditionnellement, l’assurance-crédit avait une culture de la discrétion, mais la crise de 2008-2009 a changé fortement les pratiques et la profession communique encore plus avec les acheteurs, les clients de ses clients, indique Alexis Prevesianos, responsable des grands groupes et institutions chez Euler Hermes France. L’accord de juin 2013 organise la transparence réciproque entre ces acteurs. Chez Euler Hermes, nous avons contacté plus de 100.000 entreprises françaises l’an dernier, via nos 23 délégations en charge du suivi des risques. »

Quand elles sont elles-mêmes en position créditrice sur leurs clients, les entreprises peuvent améliorer leur usage de l’assurance-crédit. « Seulement 10 % des entreprises sont familiarisées avec l’assurance-crédit. La maturité sur le risque crédit est faible parmi les PME françaises », indique Pierre Fournel, président du directoire chez Axa Assurcrédit. Un acteur qui se fait fort de faire avancer les choses dans la mesure où il assure une entreprise française sur trois, sur tous les types de risques : « Notre rentabilité globale n’est pas en cause si nous proposons en plus une assurance-crédit sur un portefeuille clients réduit, explique Pierre Fournel. Les acteurs spécialisés sont, eux, davantage cantonnés aux portefeuilles de moyennes et grandes entreprises. »

S’agissant d’une assurance non obligatoire, nombre d’entreprises hésitent à la souscrire pour des raisons de coût, sans en concevoir tout l’intérêt. « Notre rôle de prévention est mal compris : les entreprises ont du mal à vendre et comprennent difficilement que leur assureur-crédit leur conseille de renoncer à un acheteur pour des raisons de risque de crédit, indique Pierre Fournel. Il nous arrive même d’être interrogés sur des acheteurs dont les impayés sont notoires ».

Titrisation

 

Au-delà de la couverture du crédit client, son refinancement au bénéfice de PME fait l’objet de plusieurs projets en cours sous la forme de titrisation, un montage jusqu’ici réservé aux grands groupes. Cette solution semble s’imposer alors qu’en France, une réglementation très dure sur le financement des créances commerciales impose un statut bancaire et limite les possibilités. Les projets, dont certains sont encore tenus confidentiels, doivent donc trouver des schémas acceptables par les régulateurs, en outre de résoudre les problèmes techniques liés à l’analyse crédit, à la montée en charge parallèle de l’actif et du passif des véhicules…

Démarré en 2012, le projet FinexKap devrait toutefois bientôt aboutir : il vise à titriser les créances commerciales à la carte – et non pas réclamer l’ensemble du portefeuille clients comme l’affacturage  – en les faisant refinancer à 100 % via un processus entièrement sur Internet par des investisseurs. Il s’agira donc d’affacturage simplifié, avec réponse dans les 24 heures à l’entreprise voulant faire financer sa facture. FinexKap proposerait à la fois de l’analyse crédit et une offre d’assurance-crédit et de recouvrement, grâce à des modèles très précis sur la solvabilité à très court terme des débiteurs.

Autre initiative qui devrait, elle, se concrétiser également d’ici l’été, le spécialiste de la titrisation Groupe GTI va créer un fonds regroupant les créances commerciales de PME, à partir de 2,5 à 3 millions d’euros de chiffre d’affaires, pour émettre des billets de trésorerie à 2 mois. Il s’agirait cette fois de titriser des portefeuilles de créances clients dans leur ensemble, en vue de mutualiser les risques. Au terme de sa montée en charge, le fonds devrait atteindre une centaine de millions d’euros.

Mais les PME peuvent aussi trouver du financement dans le crédit inter-entreprises en se tournant vers leurs partenaires commerciaux grands groupes, plus enclins, semble-t-il, à se montrer solidaires des petites structures. Dell a ainsi créé en août dernier une société de financement européenne pour ses clients PME. Airbus Group prévoit de racheter la Salzburg München Bank pour créer sa propre banque de groupe et pourra ainsi financer ses fournisseurs ou ses clients. Dans le même esprit, les solutions d’affacturage inversé (reverse factoring) ont tendance à se multiplier : les grands groupes acheteurs utilisent la qualité de leur signature pour demander à leurs banques de financer leurs fournisseurs de type PME à hauteur du paiement, en avance sur la date contractuelle. Au passage, le groupe en profite pour allonger le crédit fournisseur et améliorer ainsi son propre besoin de fonds de roulement (BFR). « En France, le 'reverse factoring' n’est pas encore répandu mais il se développe. On estime sa progression à 20 % par an, indique David Peyroux, responsable Global Trade Finance chez BBVA France. La loi LME limitant à 60 jours les délais de paiement a pu rendre la formule moins attrayante pour certains, même si elle reste un élément important pour renforcer les relations fournisseurs. »

Numéro un de l’affacturage inversé en Espagne où cette pratique est très répandue, la banque projette de mettre à la disposition des clients français sa plate-forme et effectue des tests en ce sens. La solution technologique permet de traiter des factures en masse mais les fournisseurs peuvent ensuite escompter les factures une à une ou dans leur ensemble. « Un tel montage est rentable pour la banque si les fournisseurs exercent effectivement l'option d'escompter qui leur est offerte, ce qui suppose que les taux proposés doivent être plus intéressants que ceux consentis ailleurs », indique David Peyroux.

Potentiel du « cloud »

 

Le développement du financement basé sur le crédit inter-entreprises explique par ailleurs le rapprochement l’an dernier de la plate-forme d’approvisionnement mondiale GT Nexus avec l’éditeur Tradecard, spécialiste du financement fournisseurs en informatique « dans les nuages ». L’infrastructure permet aux partenaires commerciaux et aux banques de collaborer via Internet en temps réel, sur les flux physiques et financiers. Ce sont 100 milliards de dollars de transactions qui sont traités par an, dont 25 % à 30 % pour les financements et les paiements. « Certaines entreprises nous utilisent comme solution de financement fournisseur, explique Guy Rey-Herme, directeur des opérations chez GT Nexus. L’acheteur y gagne en automatisation et visibilité et le fournisseur accède plus facilement à du financement. »

Second plus grand détaillant de vêtements et de chaussures d’Espagne (environ 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires), le groupe Cortefiel utilise la plate-forme sur un large spectre d’opérations. « Toutes les étapes financières de nos approvisionnements sont prises en charge par la plate-forme, depuis l’ordre d’achat jusqu’au paiement. Grâce à un haut niveau de connectivité, toutes les informations sont automatiquement envoyées vers notre ERP (progiciel de gestion) et notre système comptable », indique Rafael Campos Perez, trésorier de Cortefiel. Nos banques interviennent aussi via la plate-forme, notamment pour accorder du crédit aux fournisseurs : ils sont payés cinq jours après l’expédition s’ils le souhaitent. » Pourtant, l’outil permet au groupe des économies sur ses besoins de lignes, par rapport aux lettres de crédit. Décidément, les banques sont mises au défi par l’innovation financière…

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