L'invité de L'Agefi

Le financement traditionnel se réinvente avec le « crowdfunding »

le 13/12/2012 L'AGEFI Hebdo

Le modèle est vertueux mais reste en quête de reconnaissance et de soutien de la part des autorités publiques.

Par Edouard Waels, avocat M&A private equity chez Bignon Lebray

Le crowdfunding (financement participatif) a le vent dans le dos et ce n’est déjà plus tout à fait nouveau. Aux Etats-Unis, où une forte dynamique est en marche, le crowdfunding a permis de lever plus d’un milliard de dollars en 2011 et les chiffres pour 2012 sont attendus en très forte croissance. Faute de pouvoir arguer d’un historique suffisant, ce modèle économique s’installe donc en France sans être en mesure de justifier de résultats probants, mais résolument fort d’une croissance vertigineuse outre-Atlantique. La conférence Le Web, qui vient de s’achever à Paris et qui était l’occasion de revenir sur les dernières tendances de la Silicon Valley, n’a d’ailleurs pas manqué d’en faire un de ses thèmes phares. A cette occasion, Neelie Kroes, commissaire européen en charge du numérique, a annoncé un vaste plan d’action en faveur des plates-formes de crowdfunding. A suivre donc.

Le principe ? Faire appel au porte-monnaie de particuliers via une plate-forme web pour financer un projet, en les gratifiant de contreparties souvent extra-financières. L’idée n’a certes rien de révolutionnaire, mais à la faveur d’une confiance acquise en l’économie numérique et d’un web 2.0 devenu usuel, il s’agit bien là d’une petite révolution dans les modes de financement traditionnels. Le modèle s’appuie évidemment sur la communauté massive d’internautes, tous crowdfunders en puissance, et profite des relais de diffusion offerts par les différents médias et réseaux sociaux. Si le modèle économique originaire du crowdfunding était très largement axé sur le financement de projets artistiques et culturels montés par des particuliers, il se met depuis peu au service du financement de notre tissu économique. Comme s’il fallait y voir le symbole d’une destinée, cette tendance se dessine alors que l’on constate un tarissement des sources traditionnelles de financement. Outre-Atlantique, des entreprises s’affranchissent ainsi du service des banques et utilisent ce levier pour financer leurs projets technologiques innovants. La levée de fonds d’un montant de plus de 10 millions de dollars, bouclée récemment par la société Pebble Technology sur une plate-forme de crowdfunding américaine, lui aura permis de financer le lancement d’une montre personnalisable reliée à votre smartphone. Cette levée témoigne autant d’une tendance que du potentiel de ce modèle économique. Au-delà du financement, ce processus est particulièrement vertueux pour les secteurs BtoC (business to customer). Il permet ainsi à l’entrepreneur de pré-vendre un produit et de maîtriser son risque en expérimentant un projet. Avant de le lancer, l’entreprise porteuse du projet peut ainsi s’assurer qu’il correspond à une attente du consommateur et l’ajuster si nécessaire. Il constitue en outre un levier marketing précieux puisqu’il offre une réelle visibilité pour le produit.

La vague est porteuse, le générique « crowdfunding » a plus récemment été décliné par des plates-formes spécialisées dans l’equity crowdfunding (ou crowdinvesting). Le contributeur ne finance plus un projet déterminé mais soutient l’entreprise en investissant en fonds propres, obtenant en contrepartie des titres de la société. La tendance est plus marginale mais certainement prometteuse si l’on considère les nombreuses start-up de la Silicon Valley qui ont émergé récemment par ce biais. En France, les plates-formes de

crowdinvestingSmartAngels et Anaxago ont récemment réalisé leurs premières levées de fonds propres pour le compte d’entreprises innovantes. Si elles ne s’inscrivent qu’en complément du business angel et du venture capital, elles peuvent se targuer de réconcilier la finance et l’économie réelle, en assurant la désintermédiation et en réinventant par la même une finance de proximité.

En France, ce marché n’est à ce jour réglementé que par défaut et dès lors nécessairement de manière imparfaite eu égard à ses spécificités. Libérons ce marché et encourageons les autorités françaises et européennes à suivre l’exemple des Etats-Unis qui ont ostensiblement soutenu ce modèle par l’adoption du Jobs Act (promulgué le 5 avril 2012 par Barack Obama). Nul doute que s’il doit conjuguer avec de nécessaires contraintes juridiques, bancaires et financières, le crowdfunding affiche de réelles perspectives. Il ne s’imposera toutefois qu’en faisant preuve d’une parfaite transparence et en se montrant soucieux de la protection du contributeur-investisseur. Les intentions perverses n’ont pas leur place, les autorités de régulation sont alertes et toute dérive viendrait nécessairement condamner le phénomène.

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