L'invité de L'Agefi

La finance n'est pas sans visage

le 05/04/2012 L'AGEFI Hebdo

Plutôt que de vilipender les banquiers, les hommes politiques pourraient s’accorder pour bannir les produits toxiques.

Par Charles Lai, associé, membre du directoire de Leaders Trust*

Pour gouverner les Français, disait Léon Gambetta, il faut des paroles violentes et des actes modérés. » Aujourd’hui, le monde et les acteurs de la finance font régulièrement l’objet de la vindicte des hommes politiques de tout bord. Méritent-ils en réalité un tel opprobre ?

Peut-on vraiment prétendre que rien n’a changé dans le secteur bancaire ? Comme l’a expliqué Baudouin Prot, président de BNP Paribas : « Tout a changé et à un rythme sans précédent. » A commencer avec le nouveau cadre réglementaire dit de Bâle III, qui entrera en vigueur à partir de 2013 et imposera aux banques de renforcer leurs fonds propres de façon significative. De surcroît, les banques françaises n’ont pas coûté un cent au contribuable, le plan de soutien au secteur bancaire, mis en place en 2008, ayant in fine rapporté 2,7 milliards d’euros à l’Etat selon les chiffres du Ministère de l’Economie et des Finances.

Il faut aussi rappeler que le monde de la finance ne se compose pas uniquement d’opérateurs de marchés anonymes, cupides et prêts à se vendre aux établissements les plus offrants ; en France, il représente en réalité 400.000 femmes et hommes, banquiers engagés au service de leurs clients-entreprises, qu’ils soient de taille modeste, à caractère familial ou de dimension internationale. Chacune et chacun d’entre eux a le souci quotidien de participer à l’impérieuse nécessité de financement des entreprises françaises, aujourd’hui garantes des emplois.

Malgré l’environnement très difficile et incertain qui règne aujourd’hui, le secteur de la finance a jusqu’à présent embauché en moyenne près de 30.000 personnes par an. De plus, il génère directement ou indirectement des milliers d’autres emplois, s’agissant des professions juridiques (cabinets d’avocats), de celles du chiffre (groupes d’expertise comptable et commissariats aux comptes), ou du conseil (en stratégie, management ou ressources humaines). A cela il faudrait ajouter tous les investissements lourds réalisés dans les domaines de l’immobilier, des systèmes d’information et des nouvelles technologies (cartes à puce, nouveaux modes de paiement…) ; au total, le secteur bancaire représente environ 5 % du PIB de notre pays.

Il serait d’ailleurs injuste de stigmatiser les établissements bancaires français qui, contrairement à leurs homologues anglo-saxons, ont réalisé, depuis le début de la crise financière, des efforts louables. Ils se concentrent aujourd’hui sur la priorité absolue de financement de l’économie ; ils sont allés même plus loin dans l’application de la nouvelle réglementation des bonus, notamment dans l’application de la directive européenne CRD3.

Ils ont fortement renforcé leurs fonds propres en réinvestissant une grande partie de leurs bénéfices, accroissant aujourd’hui leur marge de manœuvre vis-à-vis des demandes accrues des autorités de régulation. Ils jouent pleinement leur rôle de financement de l’économie réelle : la progression de leurs encours de crédits a été de 6,2 %, contre seulement 1,1 % en Allemagne et une moyenne de 2,3 % pour la zone euro. A fin septembre 2011, les banques françaises ont collecté environ 1.400 milliards d’euros de dépôts auprès des Français et ont distribué près de 1.900 milliards d’euros.

En période électorale, il peut sembler naturel pour l’un ou l’autre camp de mettre en avant un bouc émissaire aisé à caricaturer, comme l’a rappelé Frédéric Oudéa, président de Société Générale et de la Fédération bancaire française.

La « finance sans visage » jouerait-elle ce rôle ? Plutôt que de vilipender les banquiers qui s’efforcent de faire au mieux leur travail, les hommes politiques pourraient s’accorder pour bannir la finance spéculative qui représente un élément de déstabilisation potentielle autrement plus dangereux.

Aujourd’hui, le trading à haute fréquence s’est à tel point développé sur les marchés boursiers qu’il constitue plus du tiers des volumes sur le Nyse et Euronext en Europe, voire la majorité aux Etats-Unis. Le nouveau cadre réglementaire mis en place a entraîné la création de multiples plates-formes de négociation des actions et engendré une plus grande fragmentation des marchés difficilement contrôlables.

En ce sens, les propositions communes de supprimer purement et simplement tous les produits financiers toxiques, sans lien avec les nécessités de l’économie réelle, recueilleraient assurément tous les suffrages.

*Fondé en 1984, Leaders Trust est un cabinet de conseil en recherche et évaluation de dirigeants.

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