Les dépositaires anticipent la réglementation Emir

le 27/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Les nouvelles normes concernant la gestion des dérivés de gré à gré vont modifier significativement celle du nantissement entre les contreparties.

La compensation des dérivés de gré à gré et la gestion optimisée du ‘collateral’ (actifs nantis pour sécuriser une transaction, NDLR) sont deux sujets qui ne font qu’un », assure Philippe Rozental, directeur de l’asset servicing chez Société Générale Securities Services (SGSS). Les évolutions réglementaires, et notamment Emir (European Market Infrastructure Regulation), vont imposer, dès janvier 2013, la compensation des dérivés OTC (over the counter, négociés de gré à gré). Et cela va nécessiter quelques ajustements informatiques de la part des différents acteurs impliqués. Particulièrement les spécialistes des métiers titres et des services aux investisseurs, positionnés sur les prestations d’externalisation de middle-office pour les sociétés de gestion, notamment la gestion du nantissement pour les dérivés OTC. « Le ‘collateral’ est en passe de devenir le nerf de la guerre pour le ‘buy-side’, quelle que soit la classe d’actifs considérée, martèle Philippe Rozental. Ce n’est pas parce qu’il va falloir compenser des dérivés OTC de façon centralisée que les gérants vont changer radicalement leur utilisation. Ils ont besoin de ces produits. »

Tous les grands prestataires de services aux investisseurs proposent des offres de gestion du collateral pour les dérivés OTC pour leurs clients face à leurs contreparties. « Notre offre est opérationnelle et commercialisée depuis l’an dernier avec un premier client effectif depuis décembre 2010 et, en mars 2011, la trésorerie du Royaume d’Espagne », rapporte Hélène Virello, responsable de la gestion du collateral chez BNP Paribas Securities Services (BP2S). La solution de BP2S est basée sur un logiciel du marché, déjà utilisé au sein du groupe pour la gestion du collateral. Pour SGSS, l’offre remonte au début de l’exercice 2010. « Nos clients nous l’avaient demandé : soit des sociétés de gestion avec quelques positions de dérivés OTC et ne souhaitant pas investir pour cela, soit des fonds de pension avec beaucoup de positions, désireux d’éviter de coûteux investissements, comme les données de marché, pour obtenir une valorisation indépendante ou la mise en place de solutions informatiques dédiées », détaille Philippe Rozental. La plate-forme de SGSS repose sur la technologie Summit de l’éditeur britannique Mysis, assortie de développements internes pour optimiser la gestion du collateral selon les desidarata des clients, comme la réconciliation tripartite, celle du gérant, de la contrepartie et celle de SGSS.

Réévaluation quotidienne

L’offre de Caceis semble plus ancienne, ses dirigeants revendiquant l’existence d’une plate-forme traitant les dérivés OTC depuis 2004, avec un module pour le traitement du collateral. Elle est basée sur la suite logicielle Kondor Plus de Thomson Reuters et couvre 130 produits dérivés. Globalement, ces plates-formes fonctionnent toutes sur le même principe, séquencé en cinq phases. La première consiste à récupérer et à modéliser dans l’outil informatique les accords de collateral stipulant les règles fixées entre les parties (fréquence des calculs, montants à livrer…). La seconde étape est la valorisation et la réévaluation du nantissement avec les données de marché et les informations en provenance des front-offices des clients. « Cette étape nécessite de standardiser tous les fichiers en provenance de nos clients pour alimenter notre système de ‘collateral management’. Notre outil laisse aux clients une certaine flexibilité, souligne Hélène Virello. La tendance est désormais à la réévaluation du nantissement tous les jours. Cela permet à nos clients de gérer plus finement leur risque de contrepartie. » Dans la troisième phase, le système calcule les appels de marge. La quatrième phase relève de l’activité de règlement-livraison et de la conservation avec la récupération du cash ou des titres. Enfin, la dernière relève des activités de pure réconciliation.

Compensation centralisée

« Jusqu’à présent, on évoluait dans un cadre strictement bilatéral, explique Hélène Virello. La compensation est à mi-chemin entre les OTC et les dérivés listés. » Avec la compensation centralisée, une fois le contrat de dérivés OTC conclu entre les deux parties, le risque sera transféré à un tiers, la chambre de compensation. Celle-ci aura alors les mêmes besoins que ses contreparties et aura besoin de collateral pour gérer son risque. « Demain, avec Emir, c’est la chambre qui va appeler les ‘brokers’ compensateurs qui vont ensuite nous appeler, anticipe Hélène Virello. Il va donc falloir définir un modèle de fichiers pour communiquer avec eux. » La réglementation Emir va en effet obliger tous les professionnels de la finance à désigner deux brokers dédiés pour traiter des dérivés OTC éligibles à la compensation. Ces courtiers devront obligatoirement être membres d’une chambre de compensation, comme Swapclear de LCH.Clearnet pour les IRS (interest rate swaps) ou Ice Clear, la filiale européenne nouvellement créée de l’américain Ice Trust, spécialisé dans la compensation des CDS (credit default swaps). « Nous allons devoir développer des interfaces avec les membres compensateurs, il va falloir s’entendre sur les formats de transfert », note Philippe Rozental. Pour Hélène Virello, le principal obstacle n’est pas tant technologique qu’organisationnel : « On connaît les grands principes et la philosophie de la régulation, mais pas encore les détails. Nous travaillons sur des solutions tactiques, mais nous n’allons pas investir massivement pour devoir tout redévelopper. Notre défi est d’avoir un modèle le plus standard possible. » BP2S a déjà commencé ses développements et est opérationnel avec trois membres compensateurs.

Même état d’esprit chez Caceis. « Nous allons faire évoluer notre plate-forme de gestion des dérivés OTC, annonce David Baert, responsable de la ligne opérationnelle Banking Services de Caceis. Nous allons récupérer un certain nombre d’informations en provenance des ‘brokers’ compensateurs. Nous avons déjà développé une interface standard avec trois ou quatre d’entre eux. » Mais pour les dirigeants de Caceis, ces projets n’ont rien d’insurmontable. « 90 % des volumes des IRS (‘swaps’ de taux d’intérêt, NDLR) et des CDS, les dérivés les plus standardisés ayant vocation à être compensés de façon centralisée, passent par les plates-formes DTCC (Depository Trust & Clearing Corporation) et Markit Wire, explique Laurent Durdilly, directeur du développement produit et marketing. Nous avions déjà développé des interfaces avec ces deux plates-formes nous ne partons donc pas de zéro. » Néanmoins, les fichiers de positions des brokers compensateurs ne sont pas encore standardisés. « Ce ne sera pas un gros projet, quelques dizaines de jours/homme, à comparer aux dizaines de milliers que le groupe investit annuellement », poursuit Laurent Durdilly. Mais pour BP2S, dont l’offre de gestion du collateral à compensation centralisée est annoncée opérationnelle pour le premier trimestre 2012, l’enjeu est stratégique. « Nous allons passer beaucoup de temps à mettre en place des pilotes, à les affiner pour les adapter à la réglementation, conclut Hélène Virello. C’est stratégique pour notre offre, nous ne pouvons nous tromper de modèle. »

A lire aussi