L'invité de L'Agefi - Jean-Francois Serval, président de Serval & Associés*

« La définition actuelle de la monnaie n’est plus adaptée »

le 17/02/2011 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer, Guy Marchal et Philippe Mudry

L'Agefi Hebdo : La thèse au cœur de votre ouvrage** est que la création monétaire échappe aux banques centrales...

Jean-François Serval : Les banques centrales travaillent sur la base de concepts dépassés par l’évolution de l’économie (Bretton Woods) où dont le respect n’est pas assuré (la non-intervention sur les marchés des changes). Elles fondent leur contrôle sur des agrégats qui ont perdu leur pertinence. De fait, la définition actuelle de la monnaie n’est plus adaptée au nouveau contexte de désintermédiation et de mondialisation de l’économie.

Le développement des marchés financiers, notamment de gré à gré, c'est-à-dire se passant de l’intermédiaire bancaire, ouvre aux agents économiques la possibilité de se financer auprès d’autres sources que celle du crédit surveillé par les banques centrales. Ce phénomène de désintermédiation permet aux entreprises de ne plus passer par les canaux bancaires traditionnels pour se financer ou faire transiter leurs paiements, de se prêter entre elles, de trouver des capitaux propres, obligataires ou actions souscrits par des investisseurs privés sans le placement bancaire, et même de créer de nouvelles formes d’échange avec le consommateur comme les points et les miles qui respectent les trois critères classiques de la définition de la monnaie : unité de compte, intermédiaire des échanges et réserve de pouvoir d’achat ! Or cette désintermédiation n’apparaît pas clairement dans les bilans appréhendés statistiquement par le système de surveillance des banques centrales dont la vocation institutionnelle est d’abord de garantir le bon fonctionnement du système bancaire. La pertinence du contrôle monétaire s’en trouve réduite. Par ailleurs, la valeur des instruments contractuels (titres de toute nature, produits dérivés, actions, obligations, parts de fonds de créance, credit default swaps…) créés par l’innovation financière pour servir d’étalon monétaire aux échanges est fixée par les marchés dont certains sont réglementés et d’autres non. On estimait en octobre 2008 le total de ces instruments contractuels à 400 trillions de dollars, soit 500 fois les réserves en or des banques centrales ou 30 fois le PIB américain…

Ainsi, du fait de la dérégulation de l’économie, il n’est plus possible de distinguer clairement et de manière justifiée la monnaie du pouvoir central d’autres valeurs d’échange. C’est ce que nous appelons la monnaie virtuelle.

La titrisation conduit également à la caractérisation monétaire...

La caractéristique d’une monnaie est d’être acceptée dans un échange, telle est du moins notre définition. La titrisation permet de diffuser des titres de financement échangeables, en volume considérables, en offrant la faculté de transformer tout actif en produit financier : elle permet donc de transformer un portefeuille de créances en un instrument financier dans la mesure où il devient négociable, et ainsi de lui faire subir des variations de valeur sans qu’elle soit liée à des facteurs multiples comme celle de la valeur du gage sous-jacent (un immeuble par exemple pour un crédit hypothécaire). Elle devient avec ses dérivés, en volume comme en valeur, indépendante de l’économie sous-jacente sans que les agents économiques qui l’échange directement comme une valeur monétaire n’aient bien au contraire à s’en préoccuper, se croyant garantis par le montage juridique et comptable dont c’est l’objet même.

En quoi les normes comptables ont-elles un effet multiplicateur ?

La juste valeur joue un rôle essentiel dans la création monétaire : en rendant possible la réévaluation des actifs d’une entreprise par l’application de la juste valeur, les comptables lui permettent d’accroître son endettement, c'est-à-dire de créer de la monnaie. Si on estime que la valeur d’un actif peut passer de 100 à 200 sans être échangé par une simple réévaluation sur laquelle tous les acteurs sont rémunérés, on a créé de la monnaie, de la monnaie virtuelle non liée à sa situation macroéconomique ni même microéconomique. Cette réévaluation est refinançable du seul fait de l’image bilancielle qu’elle crée et sert de base aux ratios utilisés par les agences de notation.

Que peut-on faire ?

Il faut réviser l’idée de masse monétaire et de circulation avec des approches différentes. Ce sont tous les instruments d’échange qui doivent être appréhendés. Pour le faire, il faut assurer la totalisation des bilans privés, en séparer les éléments de créances et dettes c'est-à-dire ceux ayant une contrepartie conductrice des échanges et des risques et comparer ces agrégats avec le bilan des banques centrales.

Le lancement d’un nouvel ordre économique mondial est plus que jamais à l’ordre du jour. La création du G20 est une première étape politique, même s’il n’a pour le moment démontré son efficacité que pendant la phase aiguë de la crise. Par ailleurs, même s’il faut avoir conscience que l’on ne peut pas appliquer les mêmes règles sur des champs différents, il faut aller vers la convergence et accélérer les négociations come cela vient d’être fait sur la comptabilisation bancaire en matière de compensation comptable entre actifs et dettes sur instruments traitée différemment aux Etats-Unis et en Europe. Si l’Europe et les Etats-Unis ne peuvent s’entendre, un accord sur la maîtrise des déséquilibres monétaires accumulés et celle des échanges commerciaux actuels avec les pays asiatiques ne se fera jamais, générant un risque tant pour les uns que pour les autres...

*Société d'expertise comptable et d'audit

**« La monnaie virtuelle qui nous fait vivre » , Jean-François Serval et Jean-Pascal Tranié, Editions Eyrolles

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