COURTAGE ACTIONS - S’adapter pour survivre

le 07/03/2013 L'AGEFI Hebdo

Face à la baisse des volumes et à l’émergence de taxes sur les transactions financières, les acteurs doivent accentuer leur diversification.

Dans les locaux d'Exane à Paris. Photo: Gilles Rolle/REA

L’âge d’or du courtage actions en Europe semble définitivement révolu. Depuis plus d’un an, on ne compte plus le nombre d’établissements financiers qui ont réduit la voilure dans leurs activités de négociation et d’exécution sur actions. Royal Bank of Scotland (RBS) a ainsi fermé son pôle européen tandis que Nomura a fait migrer l’ensemble de ses services d’exécution hors Japon vers sa filiale Instinet, spécialiste du courtage électronique. Quant à ING et UniCredit, les deux groupes ont fermé plusieurs de leurs opérations dans les pays d’Europe de l’Est, la banque italienne s’étant précédemment délestée de son activité en Europe continentale auprès de Kepler Capital Markets. En France, l’onde de choc est venue de Crédit Agricole SA qui a vendu son courtier asiatique CLSA au chinois Citics et son pôle européen Cheuvreux - en perte de plus de 50 millions d’euros en 2011 (voir le graphique) - au même Kepler.

Une liste qui pourrait encore s’allonger. « Comme toute l’industrie bancaire, nous sommes face à une décision difficile au sujet du 'cash actions' », a reconnu Olivier Perquel, responsable de la direction des financements et solutions de marchés chez Natixis, dans un entretien au magazine IFR, tout en indiquant que ce métier n’était plus « cœur » (lire ci-contre). « L’activité de courtage actions connaît une période très difficile, spécialement en Europe, explique Jean-Pierre Aubin, directeur général exécutif du groupe BGC. Elle s’est fortement dégradée depuis la crise financière, et notre politique d’investissement en 2013 concernera davantage le métier obligataire que le métier actions. L’activité de courtage actions va rester compliquée et déprimée. »

Sur fond de crise économique et d’incertitude sur les marchés financiers, du fait notamment des turbulences dans la zone euro, les courtiers actions subissent de plein fouet la chute des volumes de transactions. « Entre 2011 et 2012, les volumes ont diminué de l’ordre de 20 % à 25 % selon les marchés et les indices », souligne ainsi Pablo Garmon, consultant spécialisé.

Chute de 29 % des commissions

Des statistiques qui pourraient être encore plus sévères car « la montée en puissance du 'trading' haute fréquence masque la baisse réelle des volumes, observe Jean-Pierre Aubin. Il y a donc beaucoup d’acteurs pour un gâteau beaucoup moins gros. » Conséquence directe de cette chute des volumes, les commissions de courtage accusent un sérieux déclin. Selon le cabinet de conseil Tabb Group, les commissions touchées par les courtiers en Europe ont ainsi fondu de 29 % en 2012, s’établissant à 865 millions d’euros, contre un montant cumulé de 1,2 milliard en 2011. « En incluant l’ensemble des acteurs du marché - particuliers, institutionnels, banques privées -, le pot de commissions a baissé de 40 % à 45 % en l’espace de trois ans, avance un banquier français. C’est assez brutal et l’industrie doit s’adapter. »

L’instauration d’une taxe sur les transactions financières (TTF) en Europe n’arrange rien à leur affaire. Depuis l’entrée en vigueur de la TTF en France en août dernier, « les volumes sur actions françaises ont baissé de 10 % à 15 % », évalue Bertrand de Saint Mars, délégué général adjoint de l’Amafi, l’Association française des marchés financiers (lire l’entretien). Plus restrictive que la version française, la TTF italienne, entrée en application le 1er mars, fait craindre une nouvelle réduction significative des volumes de transactions en Europe. « En raison de l’impact de la TTF française combiné à la taxe italienne, les volumes sur actions pourraient diminuer de 6 % en 2013 », estime Rebecca Healey, analyste senior au cabinet de conseil Tabb Group, dans une étude publiée ce 28 février. Une chute qui pourrait être encore plus violente alors que onze Etats européens se sont engagés à lancer une coopération renforcée au sujet d’une TTF européenne. « En l’absence de volumes dans un avenir proche, les courtiers vont devoir générer des revenus de manière plus efficace, remarque Rebecca Healey. La combinaison d’une aggravation de la crise économique, d’un accroissement de la réglementation et d’un effondrement des volumes et des commissions intensifie le besoin d’actions immédiates sur des modèles économiques devenus obsolètes. Le statu quo n’est plus tenable. »

Au-delà de ces phénomènes conjoncturels, l’industrie du courtage actions fait également face à de profonds changements structurels. En ouvrant les marchés boursiers réglementés à la concurrence des plates-formes alternatives de négociation (MTF), la directive Marchés d'instruments financiers (MIF) a accentué les besoins d’investissements technologiques afin d’offrir une exécution optimale et ainsi capter un maximum de volumes. Résultat : les courtiers actions voient leurs coûts - déjà traditionnellement élevés - augmenter de manière significative. « C’est sans doute l’activité la plus coûteuse car les acteurs ont un grand besoin d’informatique, confirme Jean-Pierre Aubin. La rentabilité du métier est donc très faible. » Sur un an, Cheuvreux avait ainsi creusé ses pertes, celles-ci passant de 12,5 millions d’euros en 2010 à près de 54 millions 2011. Quant à Exane, dont le directeur général Nicolas Chanut s’est délocalisé à Londres pour relancer son activité d’intermédiation actions, la société table sur un résultat net de 35 millions d’euros en 2012, contre 58 millions en 2011.

Concentration des commissions

Pourtant, cette course à « l’armement informatique » est inévitable. Dans un souci de réductions des coûts, les gérants et autres hedge funds délaissent les courtiers traditionnels pour recourir davantage au trading algorithmique dont les commissions et les marges sont deux fois moins élevées. Selon un sondage réalisé fin 2012 par Tabb Group auprès de 60 responsables du trading issus de sociétés de gestion et de hedge funds, 45 % d’entre eux ont ainsi réduit le pourcentage d’ordres à destination des courtiers, les deux tiers s’étant reportés sur le trading algorithmique. « Nous observons une pression continue sur les revenus des acteurs en Europe, constate Carlos Suarez Duarte, analyste chez Moody’s. Les marges sont en déclin année après année, tant en raison de l’utilisation croissante des plates-formes électroniques que d’une surcapacité sur le marché. » Or dans une industrie aussi compétitive dominée par les grandes banques d’investissement, les courtiers actions doivent également composer avec la politique de leurs clients dont la tendance est de concentrer les commissions sur un nombre plus restreint d’acteurs. « Il y a encore sept ou huit ans, un client pouvait travailler avec douze à quinze courtiers, un nombre aujourd’hui divisé par deux », rappelle Pablo Garmon. « Une quinzaine d’acteurs concentrent aujourd’hui entre 80 % et 90 % du pot de commissions total au niveau mondial et européen, précise un banquier français. Cette concentration s’est accrue au cours des dernières années, conduisant à une baisse des volumes pour les acteurs de petite taille. »

De fait, les courtiers spécialisés dans les valeurs de taille intermédiaire sont à la peine. « Nous n’avons pas accès aux grands groupes, qui diminuent leur nombre de courtiers et ne défendent pas les acteurs locaux, déplore ainsi Marc-Antoine Guillen, PDG de la société française Invest Securities. Comme les flux sont moins importants et que les prix ont baissé, les banques concentrent leurs flux. Nous sommes l’un des plus gros acteurs indépendants encore actif pour lever des fonds sur les marchés pour les PME et ne recevons pas d’ordre de Bourse de la part des 'Tier one' (les plus grands clients, NDLR). Il faut défendre l’écosystème. » Une défense d’autant plus indispensable que la séparation des frais entre la recherche et l'exécution (unbundling) a achevé d'affaiblir la profession.

Une indipensable diversification

Sous l’impulsion de la MIF, ce mécanisme dit de commission de courtage partagée a en effet privé les courtiers, dont le métier était historiquement basé sur la recherche, d’une source de revenus non négligeable. « La montée en puissance des commissions de courtage partagées est fondamentale pour expliquer la situation de certains acteurs, relève David Angel, directeur général en France d’ITG, courtier et fournisseur de technologies. Auparavant, les clients pouvaient payer 20 points de base (pb) en incluant recherche et exécution. Aujourd’hui, ils dépensent autour de 5 pb pour l’exécution et vont acheter leur recherche ailleurs. C’est une source de revenus en moins pour un certain nombre d’acteurs et, dans un cycle de baisse des volumes qui perdure, il est difficile pour certains de continuer à faire le dos rond. »

Face à des bouleversements aussi profonds, « les courtiers n’ont aujourd’hui pas le choix : ils doivent se réinventer soit en se spécialisant, soit en réduisant la voilure », atteste Pablo Garmon. Aux yeux des professionnels, leur planche de salut réside dans la diversification de leurs activités soit en s’ouvrant aux marchés asiatique ou nord-américain, soit en se développant sur de nouvelles classes d’actifs comme les dérivés, l’obligataire ou les devises. De fait, Exane doit sa capacité à dégager des profits à ses activités de dérivés (40 % de ses revenus) et à la gestion (15 %). « Les acteurs qui ne s’adaptent pas auront du mal à survivre », prédit Jean-Pierre Aubin. Pour autant, aussi nécessaire soit-elle, « la diversification n’est pas la solution la plus simple car elle demande des investissements et de construire une crédibilité sur des nouvelles classes d’actifs alors que certains acteurs sont déjà très bien positionnés », souligne Axel Pierron, senior vice-président chez Celent. Pourtant, faute de prendre ce virage, la concentration du secteur est appelée à s’intensifier. A ce titre, le courtier BGC vient de finaliser le rachat de Ginalfi Finance, un courtier interbancaire parisien spécialisé dans l’obligataire et le marché monétaire. « La situation a atteint un tel point que certains acteurs doivent aujourd’hui évaluer leur avenir sur ce marché », estime Carlos Suarez Duarte. Seul un rebond des marchés boursiers pourrait redonner un peu de couleurs à cette industrie. « En l’absence d’une reprise à la hausse des volumes actions, l’assainissement du marché n’est pas terminé », conclut notre banquier français.

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