Coup de froid durable sur les banques américaines

le 09/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Le regain d’activité enregistré en fin d’année n’a que peu profité au secteur, en raison notamment de la faiblesse des activités de BFI.

La banque américaine a été retenue pour conseiller Facebook en vue de son introduction en Bourse. Photo : Scott Eells/Bloomberg

Difficile de qualifier en quelques mots la dernière salve de résultats des grandes banques américaines. Outre une très grande disparité d’un établissement à l’autre, les bonnes nouvelles côtoient les mauvaises. Très clairement, la bonne surprise résulte du décollage des crédits commerciaux pour les entreprises petites et moyennes, avec une accélération sensible au second semestre et surtout au dernier trimestre. Sur l’ensemble de 2011, ce type de prêts enregistre une hausse de 5,5 % par rapport à 2010. Les prêts aux particuliers ont connu aussi une bonne fin d’année. Un signal fort qui prouve la vitalité de l’économie américaine. Par exemple chez Citibank, les prêts aux particuliers ont augmenté de 15 % au dernier trimestre 2011 par rapport à la même période de l’année précédente.

« Les critiques sur des banques qui seraient devenues allergiques au risque et ne feraient plus leur travail semblent moins pertinentes qu’il y a quelques mois encore », indique Stephen Guilfoyle, économiste de Meridian Partners. Un point positif alors que le taux de chômage, certes en baisse, reste au-dessus des 8 %, et que le risque d’une rechute de l’activité est encore très présent dans les esprits. La demande en matière de financement est générale, a par ailleurs confirmé Jamie Dimon, président de JPMorgan Chase lors de la conférence téléphonique qui a suivi la publication des chiffres trimestriels. « Dans l’industrie, dans les services, en Asie, en Amérique latine, pour tous les types d’entreprises », a-t-il précisé.

Pourtant, cette bonne nouvelle ne se reflète que partiellement dans les résultats publiés ces dernières semaines. Sur les principales banques américaines, quatre d’entre elles ont annoncé un chiffre d’affaires en dessous des attentes (voir le graphique). Et la vraie déception est venue de JPMorgan Chase qui faisait pourtant figure de bon élève depuis la crise financière. La banque basée à New York a publié un bénéfice conforme aux attentes et un chiffre d’affaires inférieur aux prévisions des principaux analystes. La réaction a été assez brutale, le titre perdant plus de 4 % dans la semaine suivant la publication des résultats. « Les résultats des banques ont été vraiment décevants, constate Patrick King, managing director chez Knight Capital. Le rebond a clairement été moins marqué que prévu. » A Wall Street, les commentaires acerbes fusent. Certains professionnels sont en effet convaincus que les banques ont décidé de noircir le tableau pour justifier la baisse des bonus (lire aussi l’encadré page 22).

La fin 2011 dans les annales

La raison de la déception tient à la faiblesse des activités de banque de financement et d’investissement (BFI). Pour les cinq grandes banques concernées (Bank of America, Citigroup, Goldman Sachs, JPMorgan Chase, Morgan Stanley), le dernier trimestre 2011 restera dans les annales comme particulièrement difficile, avec une chute de 40 % en moyenne des revenus liés à cette activité par rapport à la même période de l’an dernier. Les deux établissements les plus touchés sont Citigroup et Goldman Sachs, avec des revenus quasiment divisés par deux. La question désormais est de savoir s’il s’agit d’un accident de parcours lié à un environnement particulièrement complexe, ou d’une tendance lourde. Il faudra attendre de voir comment se déroule 2012 pour répondre à cette question. Car si de nombreux facteurs conjoncturels, tels qu’une forte volatilité, la faiblesse de l’activité économique et la situation financière incertaine de la zone euro, ont pesé sur les activités, il existe aussi des raisons structurelles avec la mise en place de la réglementation Dodd-Franck. A moins de six mois de l’application de la règle Volcker, qui interdit le trading sur fonds propres, les banques se sont d’ailleurs lancées dans une nouvelle campagne de lobbying. Pour la Sifma, le lobby de l’industrie financière, «la proposition omet clairement de prendre en compte les différents types de ‘market making’ (tenue de marché, NDLR), notamment ceux liés aux activités de crédit et de gré à gré. Cela pourrait avoir un effet dévastateur sur ces activités et la liquidité, explique Douglas Peebles, chief investment officer and head of fixed income chez AllianceBernstein pour la Sifma. Une étude du cabinet de conseil Oliver Wyman évalue les conséquences pour le marché des obligations d’entreprise à 1.000 milliards de dollars par an par exemple.

Autre sujet d’inquiétude, les activités de marché ont nettement marqué le pas au second semestre 2011. Les revenus sont en baisse de plus de 30 % par rapport à la même période de l’an dernier. Sur ce dernier point, l’heure n’est pas à l’optimisme car le volume des transactions sur les marchés financiers depuis le 1er janvier reste faible. Les risques de récession dans la zone euro, la gestion de la crise de la dette grecque, les interrogations sur l’amélioration du marché de l’emploi aux Etats-Unis incitent clairement les investisseurs institutionnels à l’immobilisme. Quant aux particuliers, l’environnement économique ne les pousse pas à s’intéresser à nouveau aux marchés financiers.

En ce qui concerne les activités de conseil liées aux opérations financières, fusions-acquisitions et introductions en Bourse, les revenus ont baissé de 7 % en 2011 pour les grandes banques et, là encore, on ne voit pas d’inversement de tendance au début de 2012. Deux facteurs pourraient cependant faire évoluer la situation. En premier lieu, l’arrivée prochaine de Facebook sur le marché. Le plus célèbre réseau social sur internet a déposé officiellement sa demande pour lever dans les prochaines semaines 5 milliards de dollars. Cela pourrait générer un regain d’intérêt et d’activité pour les principales places financières. Et il y a déjà un gagnant : Morgan Stanley va en effet conseiller Facebook dans le cadre de cette opération. La réaction sur le marché a été immédiate puisque dès que cette information a été officialisée, le cours du titre Morgan Stanley a progressé de plus de 4 %. En 2004, l’introduction en Bourse de Google dans un contexte relativement morose avait créé une véritable dynamique et on peut penser que celle de Facebook pourrait avoir des effets similaires.

Année charnière

En second lieu, le repli des banques européennes sur de nombreux marchés ouvrirait de nouvelles opportunités aux banques américaines qui pourraient gagner des parts de marché, notamment en tant que conseils dans les opérations de cessions d’actifs à venir. « Les banques européennes comptent 40.000 milliards de dollars d’actifs et sont en train de réduire leur périmètre » et les autres banques dans le monde « vont devoir se substituer à elles », remarquait ainsi le directeur général de Citigroup, Vikram Pandit, lors de ses résultats.

Dans ce contexte mouvementé, 2012 s’annonce comme une année charnière où le secteur bancaire américain devrait poursuivre sa mutation. Il faut s’attendre à une redistribution des cartes avec la montée en puissance des banques de détail, comme Wells Fargo qui profite du redémarrage économique sans être affectée par des activités de BFI. Et le processus a déjà commencé. La lettre professionnelle Inside Mortgage Finance a en effet estimé que selon les derniers chiffres disponibles, Bank of America n’est plus le leader américain sur le marché du crédit. C’est désormais Wells Fargo qui occupe cette place avec 17,7 % du marché contre 17,2 % pour Bank of America. Un coup dur pour cette dernière qui, ironie du sort, annonçait le même jour qu’elle allait se séparer d’une partie de son patrimoine immobilier en vendant trois immeubles de bureaux à New York et dans la ville de Charlotte en Caroline du Nord ou est situé son siège social. Il y a quatre mois déjà, Bank of America avait perdu son titre de plus grosse banque américaine en termes d’actifs, dépassée par JPMorgan Chase.

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