Le capital-investissement français se met à l’ESG

le 09/12/2010 L'AGEFI Hebdo

Dans l'Hexagone, les fonds sont nombreux à avoir adopté les Principes responsables des Nations unies. Reste à les appliquer au quotidien.

Le Club Développement Durable de l’Association française des investisseurs en capital (Afic) doit publier, mi-décembre, en association avec le cabinet PricewaterhouseCoopers, un ouvrage d’introduction sur les politiques ESG (environnement, social, gouvernance) au sein des sociétés de capital-investissement et de leurs participations. Une initiative nécessaire pour accompagner une action peu évidente à mettre en place dans leur gestion au quotidien.

« Le salut du 'private equity' passera par l’investissement socialement responsable (ISR) », lançait en 2009 un gérant fonds de fonds étranger, en évoquant ce moyen « plutôt naturel de redorer l’image de la profession ». La plupart des fonds français déclaraient alors, dans une enquête réalisée par l’agence Novethic, déjà prendre en compte les critères ESG avant d’investir. Un peu plus d'un an plus tard, pas moins de 20 spécialistes français ont signé les Principes pour l’investissement responsable de l’Organisation des Nations unies (PRI UN), sur 81 au niveau mondial ! Mais ces Principes ne sont encore qu’un engagement basé sur le volontariat.

« C’est une démarche active utile, mais qui effectivement peut se faire en amont par les signataires, explique Jérôme Tagger, COO (chief operating officer) du programme PRI UN, qui avait étendu ces principes au private equity en 2008. Nous avons beaucoup encouragé le travail au sein des PRI ainsi qu’au sein des associations professionnelles comme l’Afic, afin que les signataires fassent partie d’un réseau et partagent des expériences pour améliorer leurs pratiques par l’apprentissage et l’émulation. » La démarche s’accompagne pour chaque groupe financier d’un questionnaire annuel, dont peu d’acteurs ont cependant accepté la publication...

Amorcer le changement

Les fonds d’Europe du Nord restent en avance dans ces démarches, selon plusieurs institutionnels. L’un d’entre eux évoque aussi des acteurs d’Europe de l’Est et quelques américains encouragés par leurs bailleurs : « Les gérants français semblent avoir été davantage motivés par des levées de fonds rendues difficiles, poursuit ce fonds de fonds. A part Ofi PE Capital qui est dans une logique différente en tant que fonds coté. » Plusieurs investisseurs comme Pantheon, Robeco ou Hermes ont lancé ce débat sur « l’extra-financier ». Une approche renforcée par la crise. La Caisse des dépôts a mis en place, dès 2005, un questionnaire spécifique recensant les critères ESG respectés par les fonds dans lesquels elle investit, et en a fait, depuis 2008, « un élément discriminant de sélection », aussi bien en France qu’à l’étranger.

Au-delà des engagements de principe au niveau de la société de gestion, des politiques d’exclusion de certains secteurs pour des raisons morales ou religieuses, des chartes et groupes de travail interne (chez Activa, Axa PE, CDC Entreprises, Crédit Agricole PE, 21 Centrale, Qualium...), et de politiques environnementales ou sociales spécifiques (chez CDC Entreprises, Crédit Agricole PE, Ofi PE, Pragma, Citizen Capital, Nef Capital, Demeter...), la difficulté d’une approche ESG consiste à convaincre les sociétés en portefeuille d’amorcer un véritable changement : « Nous avons à la fois un rôle et une responsabilité d’actionnaire bien plus grande que les autres 'asset managers' dans la mesure où nous sommes majoritaires, explique Olivier Millet, président d’Ofi PE. En demeurant aussi plus longtemps dans les entreprises que nous détenons, nous nous devons d’être beaucoup plus influents sur leurs évolutions ESG. »

A l’instar de Doughty Hanson (au Royaume-Uni) et KKR (aux Etats-Unis), ce fonds de LBO (leveraged buy-out) a recruté très tôt une spécialiste afin de définir une stratégie structurée et de la mettre en application en accompagnant les entreprises du portefeuille (lire l'entretien). Au printemps dernier, Ofi PE a même sollicité une « notation extra-financière » auprès de l’agence spécialisée EthiFinance afin de commencer à mesurer ses actions et surtout les progrès de ses participations (L’Agefi Hebdo du 15 avril).

Si d'aucuns estiment la démarche coûteuse mais nécessaire pour limiter les risques futurs, d’autres ont une approche plus globale, « qui consiste à la fois à donner du sens à nos affaires, donc à retenir les talents, tout en en tirant un réel bénéfice via une réduction des coûts et la conquête de nouveaux contrats, rappelle Olivier Millet. Si KKR a lancé en 2008 son ‘green portfolio’, ce n’est pas uniquement par préoccupation environnementale ». Ce programme a permis l’an dernier à huit participations du fonds américain d'économiser 160 millions de dollars en coûts opérationnels via la réduction de 345.000 tonnes de CO2, 1,2 million de tonnes de déchets et 8.500 tonnes de papier...

Vecteur de transformation

Plusieurs exemples existent aussi à l’échelle des entreprises, souvent dépendantes de leurs donneurs d’ordres. Comme chez Demeco, spécialiste du déménagement repris par Pragma Capital en 2007, qui a choisi une démarche environnementale innovante lui permettant de gagner d’importants marchés publics sensibles à cette question. Ou chez Gault & Frémont, fabricant d'emballages repris par Ofi PE depuis 2008 : en proposant des cartons labellisés FSC (Forestry Stewardship Council), il s’est assuré de rester un fournisseur pour Carrefour qui a adopté une démarche de packaging propre. Dans le domaine social, les restaurants Léon de Bruxelles avaient, avant même d’être rachetés par Ofi PE, revu leur modèle pour diminuer le turnover des salariés, passé de 130 % à 35 % aujourd’hui : si cette gestion des ressources humaines volontairement axée sur la formation a ralenti les nouvelles ouvertures de restaurants, ces derniers en ressortent beaucoup plus rentables.

Cependant, si plus de la moitié des acteurs français affirment intégrer des critères ESG, cela reste de manière très partielle et peu formalisée sur le terrain (voir le graphique). « On sent bien que la volonté est là, dans de nombreux fonds de 'private equity' français, même si, comme dans d’autres pays, la marge de progression reste globalement très importante », conclut ainsi Jérôme Tagger.

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