Dossier ISR

Le capital-investissement avance doucement sur les critères ESG

le 14/06/2012 L'AGEFI Hebdo

Les fonds sont nombreux à avoir adopté les Principes responsables des Nations unies, mais peu à avoir mis en place des mesures concrètes.

Illustration: PHB/Agefi

Fin 2010, le Club Développement Durable de l'Association française des investisseurs en capital (Afic) publiait, en association avec le cabinet PwC, un document d'introduction sur les politiques ESG (environnement, social, gouvernance) au sein des sociétés de capital-investissement et de leurs participations. Plusieurs grands fonds de fonds comme Hermes, Pantheon, Robeco ou Unigestion expliquaient alors qu’une démarche ESG était une question de « survie » pour le private equity. De fait, il est devenu difficile de lever des fonds aux Etats-Unis et en Europe du Nord ou auprès d’institutionnels comme la Caisse des dépôts sans en afficher une. Et les Principes pour l'investissement responsable des Nations unies (PRI) ont suscité un réel engouement de la part du private equity français, avec 50 gérants spécialisés sur 640 gérants signataires en tout.

Cette surpondération peut s’expliquer par une difficulté particulière dans les nouvelles levées (faute de fonds de pension), « et par un engagement moins contraignant sur ce genre de charte pour les investisseurs français que pour des acteurs anglo-saxons, note Anne-Catherine Husson-Traoré, directrice générale du cabinet Novethic. Nombre de sociétés de 'private equity' françaises ont initié une réflexion, mais les mises en pratique sont très hétérogènes, et rares sont celles à avoir développé des outils et une approche globale ». C’était la conclusion des 74 réponses à l’enquête Novethic de juin 2011, dont un tiers seulement annonçait « une politique ESG formalisée ». A peine une quinzaine avait aussi nommé un responsable dédié au pilotage de cette démarche, et très peu ont, plus généralement, recruté un spécialiste pour définir une stratégie et accompagner les entreprises du portefeuille : comme Doughty Hanson au Royaume-Uni, KKR aux Etats-Unis, ou Eurazeo PME (ex-Ofi PE) en France...

Avec méthode

Si la signature des PRI s’accompagne théoriquement d’un rapport annuel obligatoire à partir de la deuxième année, peu de signataires étaient déjà concernés en 2011, « et la refonte du questionnaire l’a rendu facultatif pour 2012. Les résultats sont difficilement mesurables aujourd’hui. Mais le non-coté avance plus vite que d’autres segments », estime Sylvain Lambert, associé responsable du développement durable chez PwC, qui conseille plus de dix gérants et cite en exemple cet investisseur institutionnel qui a créé un trophée ESG pour classer ses préférés. « Nous sommes également dans une dynamique d’accompagnement », explique aussi Didier Havette, désormais directeur du développement durable chez CDC Entreprises, qui a mis en place un questionnaire ESG à l’attention de 220 fonds concernés à terme.

Formation et sensibilisation des gérants, bilan carbone « à titre pédagogique », recherche d’exemplarité sur les volets social et gouvernance... : « certaines sociétés de gestion entrent dans une démarche de ‘conviction’ », poursuit Emmanuel de la Ville, directeur général de l’agence de notation EthiFinance, qui a cofondé le conseil spécialisé ExFi Partners. Ce dernier, comme PwC, est régulièrement sollicité par les fonds pour des due diligences sur les cibles avant acquisition, bien au-delà des habituels audits « droit du travail » ou « pollution » réalisés pour prévenir certains risques.

Actions renforcées

Post-acquisition, quelques fonds avancés comme Eurazeo PME, Axa PE ou Activa imposent à chaque entreprise un véritable diagnostic social, un bilan carbone, la définition d’une charte, d’une gouvernance RSE (responsabilité sociétale des entreprises) et d’un plan d’action pour engager des changements concrets. « Depuis que nous avons impulsé cette démarche en 2008, nos filiales non cotées se sont approprié et ont intégré le RSE dans leur 'business model' », confirme Laurence Château-de Chazeaux, directrice du développement durable d’Eurazeo PME, qui travaille à affiner ses propres méthodes de reporting (avec PwC) et de valorisation ESG (avec l'école Polytechnique). La société d’investissement a aussi aidé ses entreprises à renforcer différentes actions chez Dessange (filières d’approvisionnement responsables), Gault & Frémont (certifications), Léon de Bruxelles (charte de développement durable et gestion RH exemplaire), etc. Alors que le critère environnement est moins suivi par les européens, les efforts « énergétiques » attirent les anglo-saxons dans une logique de réduction des coûts.

« Cela ne fonctionne que si les gérants de fonds ont la volonté d’avoir une vraie influence en tant qu’actionnaire majoritaire », précise Eddie Misrahi, président d’Apax Partners, qui a préféré ne signer les PRI qu’après avoir défini en 2011 une stratégie et des objectifs atteignables sous trois ans. Des minoritaires comme le Fonds stratégique d'investissement arrivent aussi désormais à imposer des critères ESG via les pactes d’actionnaires. « La perfection est difficile : ceux qui seront cohérents dans leur démarche tireront le mieux leur épingle du jeu, l’important étant au bout du compte de constater les progrès », conclut Sylvain Lambert.

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