La Caisse des dépôts doit devenir un groupe à part entière

le 28/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Son directeur Jean-Pierre Jouyet cherche à conjuguer efficacité et mission d’intérêt général.

Pour Jean-Pierre Jouyet,

A l’évidence, il se place dans la perspective du bicentenaire. Jean-Pierre Jouyet pourra alors glorifier l’objet fondamental de l’institution de la rue de Lille : l’intérêt général. S’il n’en a pas fixé l’échéance, le directeur général de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), en poste depuis un an et demi, a annoncé son plan stratégique – avec un objectif financier clair : « renouer avec les résultats d’avant-crise pour améliorer nos fonds propres à hauteur de 22 à 23 milliards d’euros ». A la fin du premier semestre, hors plus-values latentes, les fonds propres consolidés part du groupe s’élevaient à 20,4 milliards d’euros, en progression d’un milliard sur un an, soit suffisamment au regard de la réglementation, sauf si la CDC devait encore intervenir en pompier ou si quelque événement la déstabilisait. « La situation n’est plus la même qu’en 2008 : Dexia nous a coûté 4,5 milliards d’euros ; nos perspectives de dividendes de La Poste, à laquelle nous avons apporté 1,5 milliard de capital, sont faibles ; celles de Bpifrance, notre nouvelle filiale, n’ont rien d’immédiat, rappelle l’ancien président de l'Autorité des marchés financiers. Notre structure de bilan s’est rigidifiée. Il s’agit de recréer une dynamique. »

Fin politique, Jean-Pierre Jouyet n’hésite pas à rappeler l’Etat à ses responsabilités passées, présentes et à venir envers le groupe public. Ses contraintes déontologiques liées à ses anciennes fonctions s’estompant, et la situation le nécessitant, il va siéger lui-même au conseil de CNP Assurances, dont la CDC détient directement 40,54 % du capital. Car, pour le bicentenaire de la Caisse, BPCE lui a préparé un « cadeau » : la rupture des accords commerciaux qui lient les Caisses d’Epargne à CNP. « En aucun cas la Caisse des dépôts n'acceptera que CNP Assurances soit déséquilibrée, prévient celui dont le mandat court jusqu’à la mi-2017. La gestion de la compagnie doit être modernisée, ouverte à la prévoyance et à l'assurance emprunteur. Nous trouverons une alternative aux Caisses d’Epargne auprès d’un tiers. » Il faudra alors voir si le pacte d’actionnaires dans lequel BPCE et La Poste sont unis via Sopassure (35,96 % du capital) tient durablement. Epaulé sur ce point par Henri Emmanuelli, président de la commission de surveillance de la CDC, Jean-Pierre Jouyet estime que l’Etat doit se montrer particulièrement attentif aux négociations qui auront lieu avec François Pérol et Philippe Wahl, respectivement dirigeants de BPCE et de La Poste. « Nous avons été très surpris de l’offensive médiatique de M. Pérol. D’autant plus que nombre de présidents de Caisses d’Epargne veilleront aux intérêts de leurs clients et à la qualité de service », ajoute Henri Emmanuelli. Le premier assureur de personnes en France fournit peu ou prou un quart du résultat net récurrent de la CDC, soit près de 400 millions d’euros par an en moyenne entre 2009 et 2012.

Entreprises, logement, retraites...

« La Caisse est amenée à répondre à des missions nouvelles pour la puissance publique : envers les entreprises – avec Bpifrance, le fond Novo pour les PME ; en faveur des collectivités locales, y compris par le déblocage d’une enveloppe de 20 milliards sur le fond d’épargne ; pour le logement ou pour les systèmes de retraite », souligne Jean-Pierre Jouyet. Pour cela, il lui faut des moyens, quitte à en donner moins à l’Etat. Fin 2012, le groupe affichait un résultat récurrent positif de 1,55milliard d'euros, mais son résultat consolidé était dans le rouge (lire le tableau p.26). Malgré cela, la CDC a dû verser 500 millions d'euros à l'Etat au titre de la contribution représentative de l'impôt sur les sociétés. « Nous devons avoir avec l’Etat une réflexion de moyen terme pour donner à la CDC des marges de manœuvre au service du développement économique, avec l’avis de la commission de surveillance », en conclut Jean-Pierre Jouyet. « Nous commencerons à discuter avec l’Etat pour le prochain exercice afin d’appliquer, si possible, de nouvelles règles dès 2014, précise Henri Emmanuelli. Il ne s’agit pas de se soustraire à l’équivalent de l’impôt sur les sociétés, mais de revoir la partie forfaitaire liée à la rémunération des dépôts des notaires. La Caisse n’a pas d’actionnaires. Son seul moyen d’accroître ses fonds propres vient de ses résultats. »

En attendant, le directeur général s’organise. « La CDC doit désormais se vivre comme un groupe, a-t-il annoncé à ses 3.500 cadres (sur 26.964 collaborateurs en France, hors Transdev). Cela signifie la fin des baronnies et autres féodalités et justifie la mise en place de référents. J’aimerais convaincre chacun qu’il s’agit d’une nécessité, au niveau local comme national. Lorsqu’une ligne est donnée, elle l’est pour tous. » Pour la tracer, Jean-Pierre Jouyet a constitué une garde rapprochée. Odile Renaud-Basso, directrice générale adjointe (lire l’entretien p.28), Franck Silvent, directeur des finances, et Catherine Mayenobe, directrice de cabinet, assureront la coordination transversale à ses côtés. De plus, pour les trois pôles stratégiques mis en valeur, Pierre Ducret, PDG de CDC Climat (transition énergétique et écologique), Dominique Marcel, PDG de la Compagnie des Alpes (immobilier, infrastructures y compris numérique, transport et tourisme) et André Yché, président du directoire du groupe SNI (logement) feront référence. « Il ne s’agit pas d’une réorganisation structurelle dans la mesure où le groupe rassemble un établissement public comme des filiales cotées », précise le directeur général qui connaît l’attachement des organisations syndicales à cette distinction. Il n’empêche que « nous avons toujours dénoncé le fait que plusieurs entités du groupe se trouvent en concurrence sur le même dossier », affirme Jean-Philippe Gasparotto, secrétaire (CGT) du comité de groupe de la CDC.

Servir l’intérêt général n’est pas antinomique avec la recherche d’efficacité. « Pour renouer avec les résultats d’avant-crise, il faut réaliser des économies, pointe le directeur général. La réorganisation proposée doit permettre des synergies de coûts. Cette rationalisation est normale et demandée par l’Etat et le Parlement. » Toutefois, il ne fournit aucun chiffre. Quant aux leviers, ils résident plutôt dans les contrats privés. « La masse salariale publique est bien gérée, alors que les recrutements privés sont sensibles aux exigences du marché », glisse Jean-Pierre Jouyet. Les effectifs de l’établissement public – au nombre de 5.434 répartis entre 34,8 % de salariés de droit privé, 62,2 % d’agents de droit public et 3,0 % de statutaires Mines – pourraient-ils évoluer ? « Ce n’est pas le sens qui a été donné par la direction, estime Jean-Philippe Gasparotto. Des réductions d’effectifs ont déjà été réalisées dans l’établissement public, mais aussi dans des filiales comme Icade. Nous savons en outre qu’en 2014, au moins une centaine de postes seront supprimés au sein d’Informatique CDC, en jouant sur des départs à la retraite et la fin de contrats de prestataires externes. Mais des synergies sont possibles si une culture de groupe est insufflée à la Caisse. »

Par ailleurs, la CDC va reprendre son portefeuille actions et ses participations en main. « Tout en restant référent, nous pouvons ouvrir le capital de plusieurs sociétés, dont certaines cotées », indique Jean-Pierre Jouyet. De la Société nationale immobilière (SNI) à la Compagnie des Alpes, le jeu est ouvert. « Nous pouvons revoir le niveau et le périmètre de nos participations, ajoute Henri Emmanuelli. Personnellement, je souhaiterais que la Caisse participe à la reconstruction de l’industrie, éventuellement dans le numérique, les énergies renouvelables ou les biotechnologies. » En outre, si « le tourisme constitue un pôle important en termes d’emplois et d’aménagement du territoire », relève le directeur général, la Compagnie des Alpes ou Belambra pourraient croître à l’étranger. « A ce jour, 45 % de notre chiffre d’affaires est à l’international », souligne Jean-Pierre Jouyet. Finalement, les relais de croissance de la CDC pourraient résider au-delà des frontières françaises.

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