Le bitcoin à l’épreuve de son premier krach

le 06/03/2014 L'AGEFI Hebdo

L’arrêt de la principale plate-forme d’échange de bitcoins MT.Gox marque un tournant pour la crypto-monnaie. Décryptage.

Distributeur et convertisseur automatique de bitcoins, dans une gare de Boston,

Comment le réseau bitcoin réagira-t-il à la chute de la principale plate-forme d’échange MT.Gox le 28 février (lire l’encadré)? Depuis sa création en 2009, cette crypto-monnaie suscite autant d’enthousiasme que de craintes. Conçu par un développeur informatique non identifié (ou plusieurs ?) baptisé Satoshi Nakamoto, elle s’est positionnée comme un modèle en complète rupture avec le système financier international alors en plein chaos. « Le bitcoin a été imaginé par des libertaires qui voulaient recouvrer un espace de liberté avec une crypto-monnaie permettant de payer des biens et d'être échangée contre des devises, sans pour autant être contrôlée ou régulée par une institution financière ou bancaire », rappelle David Madore, maître de conférences en cryptographie à Télécom Paris-Tech.

Pour s’exonérer de la tutelle d’un tiers de confiance, les créateurs du bitcoin ont décidé de s’appuyer sur la technologie peer-to-peer déjà utilisée dans les échanges de fichiers de musiques et de films. Contrairement à l’opinion communément admise, le bitcoin n'est pas une monnaie au sens classique du terme. Il s'agit d'un réseau universel et libre, où tous les ordinateurs communiquent entre eux pour valider des transactions identifiées par une clé privée, le bon fonctionnement du système étant assuré par un mode de distribution consensuel et des procédés cryptographiques.

Le bitcoin, simple, rapide et bon marché

 

Pour les utilisateurs, qui seraient entre 60.000 et 70.000 en France, et pour 83 % des hommes de moins de 40 ans d’après une estimation de Waykup, les premiers pas dans l’univers Bitcoin se révèlent assez simples. Il suffit de posséder un portefeuille bitcoin, qui peut être installé sur son ordinateur (Bitcoin-Qt, MultiBit, Armory, Electrum…), sur son smartphone (Bitcoin Wallet, Myceliuym Wallet, Blockchain.info...), ou accessible depuis un navigateur Internet (Blockchain.info, Coinbase, Coinkite…). Il faut ensuite ouvrir un compte sur l’une des Bourses d’échange (Bitstamp, Coinbase, BTC China et Bitcoin-Central…), qui va se charger de convertir vos euros en bitcoins puis de les stocker. Vos bitcoins en portefeuille, vous pouvez commencer à les utiliser pour acheter des biens ou des services, en sachant que le nombre de cybermarchands qui les acceptent en France dépasse tout juste la centaine, et que les boutiques physiques sont rarissimes.

Le site Achatnet.pro a été le premier à franchir le pas en mai 2013. « Pour le client, c’est très simple, assure le gérant Pierre-Eric Bader. Au moment de régler ses achats, il lui suffit de copier dans son portefeuille bitcoin l’adresse du compte à créditer et le montant de l’achat. Lorsque le portefeuille est sur le smartphone, un simple scan du QR code déclenche le paiement. » Si le volume d’achats réglés en bitcoins reste relativement modeste, entre 10 et 20 transactions chaque mois, Pierre-Eric Bader ne regrette pas son investissement. « Par ce moyen, je suis sûr d'être payé tout de suite et le modèle économique est beaucoup plus intéressant car pour 30 euros par mois, j'ai l'assurance de n'avoir aucun frais de transaction et pas de TPE virtuel à payer. »

Le faible coût des transactions et la rapidité du Bitcoin expliquent aussi le développement de son usage dans le cadre de transferts d’argent à l’international et de services comme le micro-paiement, le financement participatif ou la gestion de dons… La volatilité des cours du bitcoin, déterminés par chaque Bourse d’échange, a donné naissance à un véritable marché spéculatif. Sur la plate-forme btc-e, le cours est passé de 33 dollars en février 2013 à plus de 1.000 dollars en décembre dernier, avant de retomber à 579 dollars fin février. Ces courbes en forme de montagnes russes commencent d’ailleurs à attirer les traders professionnels et les plates-formes de trading spécialisées sur les options binaires qui, comme OptionWeb, permettent de miser sur la hausse ou la baisse du cours du bitcoin. « Ce type de transaction reste marginal puisque cela représente moins de 1 % de l'activité sur notre plate-forme, mais la progression est régulière car les perspectives de gain sont importantes », confie François Marais, chargé de trading chez OptionWeb.

Le bitcoin commence aussi à faire ses premières incursions dans la sphère physique, comme l’explique Jocelyne Amegan, manager Global Financial Services chez Kurt Salmon: « Certaines plates-formes comme Localbitcoins proposent d'acheter physiquement des bitcoins en géolocalisant un vendeur. Les premiers distributeurs automatiques dédiés aux bitcoins s’installent en Suisse et au Canada. » « Avec tous ces avantages et cette capacité d’innovation, le bitcoin pourrait même constituer une menace pour le modèle économique des banques et des prestataires de services de paiement (PSP) », complète Christian Parisot, chef économiste d’Aurel BGC.

Faire taire les critiques et instaurer la confiance

 

Pour que cette menace se réalise, le bitcoin devra d’abord faire taire un certain nombre de critiques et restaurer une confiance qui a été largement malmenée ces derniers mois, avec en point d’orgue la faillite de MT.Gox. « Comme dans la vraie vie, il faut toujours protéger son portefeuille bitcoin car en cas de vol du téléphone, de crash du disque dur, ou de piratage de la Bourse d’échange, vous risquez de perdre tout l’argent investi en bitcoins, rappelle François Paget, chercheur de menaces au laboratoire de McAfee. Mieux vaut donc disposer d'un ordinateur correctement protégé et d’un portefeuille crypté, et effectuer des sauvegardes régulières sur une clé USB ou sur un disque dur externe. »

La volatilité importante des cours du bitcoin pourrait aussi entraver son développement en tant que moyen de paiement, comme le souligne Christian Parisot : « Je vois mal les commerçants et les clients adopter un mode de règlement avec lequel une paire de chaussures vaut 100 euros un jour et 60 le lendemain. » D’autant que le bitcoin, n'étant garanti par aucun organisme centralisé, présente aussi des risques de convertibilité. « Imaginons qu’un jour, les gens n'aient plus confiance dans le système et que plus personne ne veuille acheter des bitcoins, note Bernard Ramé, directeur de l’offre moyens de paiement de Sopra Group. Il y a de fortes chances que le système s'écroule et que les détenteurs de bitcoins ne revoient jamais leur argent. »

Premières tentatives de régulation

 

Pour continuer à se développer, la crypto-monnaie devra aussi compter sur la mansuétude des Etats qui s’inquiètent de plus en plus des dangers représentés par son développement. Certains pays comme la Thaïlande, la Chine et la Russie l’ont d’ailleurs purement et simplement interdit. Aux Etats-Unis, le superintendant des services financiers de l'Etat de New York, Benjamin Lawsky, a lancé la première pierre d’un début de régulation pour les Bourses d'échange de bitcoins, qui pourraient se voir imposer une licence. En France, l’ACPR vient de prendre une position du même ordre en imposant aux Bourses d’échange un agrément au titre de PSP (voir entretien). Pendant ce temps, l’Allemagne décidait, elle, de reconnaître le bitcoin comme une monnaie privée, avec une taxation de 25 % imposée sur les gains générés par la vente de bitcoins !

Pour Gonzague Grandval, président de Paymium, la société qui édite la Bourse d’échange française Bitcoin-Central, ces premières tentatives de régulation vont dans le bon sens. « Cela va permettre de renforcer la confiance dans le bitcoin. Nous avons d’ailleurs devancé la décision du régulateur en signant un partenariat avec Lemonway, un établissement agréé par l’ACPR qui établit pour nous les paiements et assure la tenue des comptes de nos clients. Pour nous prémunir contre le risque d’intrusion, nous avons décidé de n'opérer aucune transaction sortante en temps réel. Nous sommes en effet les seuls au monde à stocker l'intégralité des bitcoins de nos clients sur des supports déconnectés placés dans des coffres bancaires. »

Toutes ces mesures de régulation et de sécurité permettront-elles d’instaurer le climat de confiance indispensable au déploiement de toute monnaie ? David Madore en doute. « Le bitcoin s’apparente à mon sens à un système pyramidal de Ponzi. Les quelques personnes qui sont entrées tôt dans le réseau vont probablement gagner beaucoup d’argent, la grande majorité va en perdre. Ce qui relèguera le bitcoin aux oubliettes à plus ou moins longue échéance. » Pierre-Antoine Dusoulier, président de Saxo Banque France, apporte une réponse plus nuancée. « Il est clair que le développement du bitcoin passera par une couche de régulation et une meilleure sécurisation des transactions. Mais l'équilibre sera très difficile à trouver car trop de régulation tuera dans l'œuf tous ses avantages. Ceci dit, je suis curieux de savoir ce que va donner cette effervescence autour du bitcoin, car je suis persuadé que les crypto-monnaies ont un bel avenir devant elles, en complément des monnaies traditionnelles, et que demain, nous pourrons effectuer des transactions sans passer par le système bancaire traditionnel. »

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