Dossier Asie

Les BFI françaises optent pour une croissance sélective

le 07/07/2011 L'AGEFI Hebdo

Elles veulent améliorer leur couverture clientèle et ciblent de nouveaux marchés financiers dans la région.

Pour toutes, l’Asie est incontournable. Mais les banques de financement et d’investissement (BFI) françaises sont restées plutôt discrètes sur leurs ambitions dans la région lors de la présentation de leurs plans d’action post-crise, de l’été 2009 pour Natixis à mars 2011 pour Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CA CIB). L’Orient concentre pourtant un part significative de leurs équipes (voir le tableau). Hervé Housse et Hikaru Ogata, qui sont depuis l’an dernier respectivement responsables de la BFI de Natixis et de Société Générale Corporate and Investment Banking (SG CIB) en Asie-Pacifique, annoncent tous deux vouloir doubler leurs revenus dans la région. Le premier à horizon 2013, le second pour 2015. Mais ils ne précisent pas leur produit net bancaire (PNB) actuel. Le groupe BNP Paribas a quant à lui nommé son premier Monsieur Asie en décembre dernier pour multiplier par deux ses activités sur place d’ici à fin 2013. Cette ambition dépasse les seuls métiers de la BFI, dont environ 15 % du PNB est en Asie.

CA CIB tire 14 % de ses revenus clients de la région mais ne communique pas d’objectif global. Le groupe avait pourtant frappé fort en annonçant l’an dernier négocier la création d’un nouveau grand nom du courtage et de la banque d’investissement avec le chinois Citic Securities (Citics). L’accord entre les deux parties, dévoilé le 9 juin, porte finalement sur le rapprochement du courtier asiatique CLSA avec son homologue européen CA Cheuvreux, dans lesquels Citics prend une participation de 19,9 %. « L’opération apporte aux clients 'corporate' de Citics une capacité à distribuer leur papier hors de Chine et un accès à une recherche mondiale via CLSA et Cheuvreux, explique Patrice Couvègnes, responsable de l’Asie hors Japon et Australie chez CA CIB depuis 2008. Notre partenariat nous offrira peut-être à l’avenir un accès direct au marché chinois. » Ce serait un avantage inédit pour une banque française. En attendant, son projet de banque d’investissement panasiatique n’est plus à l’ordre du jour.

Des progrès à faire sur le primaire

Comme ses compatriotes, CA CIB s’illustre plutôt en Asie dans la banque commerciale et les financements structurés (projets, aéronautique...). Seul BNP Paribas se distingue, grâce à Peregrine, une banque d’affaires de Hong Kong rachetée en 1998. La banque de la rue d’Antin est l'unique française dans le Top 30 obligataire en Asie-Pacifique, selon les données 2010 et 2011 de Thomson Reuters. Elle veut encore progresser, en s’appuyant sur sa place de numéro deux des émissions de dette en Europe et sur son offensive sur le marché du dollar, une porte d’entrée utile pour l’Asie (L’Agefi Hebdo du 30 juin). SG CIB, qui a musclé récemment sa plate-forme en livres sterling et en dollars, veut « accompagner les émetteurs européens et américains qui veulent diversifier leurs sources de financement », indique Hikaru Ogata. En outre, « nous voulons développer une équipe dédiée au 'corporate finance' en Asie comme nous le faisons en Europe. C’est un mouvement naturel sachant que les entreprises asiatiques deviennent de plus en plus globales », poursuit le successeur de De Doan Tran chez SG CIB. Devenu numéro un de la BFI de Natixis, ce dernier remodèle sa couverture clients, y compris la petite équipe asiatique qui pourrait compter une dizaine de personnes en fin d’année. « Nous sommes en train de remettre à plat l’organisation de notre 'coverage', pour lequel nous avons recruté un nouveau responsable régional, affirme Hervé Housse. Par ailleurs, nous souhaitons consolider notre dispositif avec des spécialistes de produits de marché, afin d’accélérer les ventes croisées, et des experts sectoriels. » La filiale de BPCE cible notamment les infrastructures et les institutions financières.

Nouvelles activités locales dans le secondaire

CA CIB continue de son côté à s’appuyer sur ses originateurs sectoriels de Hong Kong et ses banquiers seniors locaux pour des opérations transfrontalières, comme l’introduction de Prada à la Bourse de Hong Kong en juin. Sur cette place, sa filiale CLSA et BNP Paribas sont les seuls français dans le Top 20 du marché primaire actions (introductions en Bourse et augmentations de capital, NDLR) de sociétés locales, selon Thomson Reuters. « Nous originons les opérations, qui sont ensuite structurées et proposées aux investisseurs par CLSA, détaille Patrice Couvègnes. Nous accompagnons le développement des monnaies asiatiques via par exemple des 'desks' obligataires (origination et distribution) en monnaies locales (roupie indienne, dollar hong-kongais, yuan offshore à Hong Kong ou dollar singapourien). » CA CIB s’est recentré sur 120 clients asiatiques, sur les 700 prioritaires à l’échelle de la BFI. « Nous allons continuer à leur proposer des financements structurés et classiques via la syndication, mais nous serons sélectifs dans l’engagement de notre bilan conditionné au développement des ventes croisées de produits de marchés, indique le responsable Asie. C’est aussi pour cela que nous privilégions les émissions obligataires et le marché primaire actions. » En perspective des normes de liquidité de Bâle III, la banque opte, comme ses compatriotes, pour une approche sélective dans un marché certes porteur, mais éloigné de ses bases géographiques.

Sorti des produits exotiques en Asie, CA CIB défend un business model équilibré entre la banque de financement et commerciale et les activités de marchés, quand ces dernières pesaient, avant la crise, 70 % de son produit net bancaire dans la zone. Pour autant, Patrice Couvègnes aimerait « tirer 50 % des revenus clients des institutions financières, contre 30 % aujourd’hui, en leur vendant des produits d’investissement avec des sous-jacents variés (taux, crédit, change, matières premières). Il ne faut pas oublier que 42 % des réserves de change de la planète, soit 4.300 milliards de dollars, sont localisés en Asie hors Japon ».

Les autres banques françaises retrouvent aussi de l’appétit pour le marché secondaire, malgré une forte concurrence. « Il y a plus de quarante acteurs dans les actions en Asie, pointe Pierre Rousseau, responsable Asie-Pacifique du pôle dérivés actions et matières premières de BNP Paribas. Et les volumes d’échanges n’ont pas encore retrouvé leur niveau d’avant-crise malgré la forte remontée de 2009. » BNP Paribas opte donc pour des développements ciblés. « Nous allons compléter notre gamme de dérivés au Japon et avons obtenu une licence de dérivés en Corée pour proposer à partir de septembre des structurés et des warrants, en plus de notre offre de recherche et exécution actions », précise Pierre Rousseau, dont les effectifs ont crû de 360 à 450 personnes en deux ans. « En Inde, nous allons développer un partenariat avec d’autres pôles du groupe, comme la banque privée, afin de pouvoir distribuer des produits structurés offerts aujourd’hui par notre courtier local. »

Quant à SG CIB, il souhaite se lancer sur « les monnaies locales émergentes à Shanghai et Taïwan, et étendre la franchise de 'trading' et de vente en yens et dollars australiens », annonce Hikaru Ogata. Natixis, enfin, veut revenir sur les marchés de capitaux. « En 2010, un plan ambitieux de redéploiement a été lancé, avec une palette plus large de produits et un renforcement de notre force de vente à Hong-Kong, Singapour et au Japon », explique Hervé Housse. La banque prévoit de recruter une centaine de personnes cette année pour ces activités, mais aussi pour les financements spécialisés. Autres étapes notables, l’ouverture prochaine d’une agence de financement export à Tokyo et d’un bureau de représentation à Pékin.

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