BFI - Faire les bons choix

le 08/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Trouver un nouveau modèle s’avère difficile face à la baisse des marchés et l’empilement réglementaire, surtout en Europe.

Après un résultat divisé par deux en 2011, la BFI de Royal Bank of Scotland renonce à ses ambitions globales. Le malaisien CIMB va reprendre une partie de ses activités en Asie.

Après 2008 et la faillite de Lehman Brothers, les banques de financement et d’investissement (BFI) ne s’attendaient pas à une nouvelle annus horribilis. 2011 l’aura pourtant bien été. La crise de la dette grecque a eu raison du rebond des marchés et de l’économie mondiale. Le quatrième trimestre s’est soldé par des pertes pour plusieurs BFI européennes, chez UBS, Deutsche Bank, Royal Bank of Scotland (RBS) ou Société Générale. « L’activité réduite sur les marchés et dans les financements, combinée aux pertes sur leurs portefeuilles d’obligations d’Etat, conduisent à un RoE (rendement de fonds propres, NDLR) quasi nul au dernier trimestre pour les BFI européennes, relève Fabrice Asvazadourian, coresponsable mondial des services financiers du cabinet de conseil Roland Berger. Au-delà même du Vieux Continent, la plupart des acteurs ont souffert. Le résultat net de Goldman Sachs, symbole de la banque d’investissement à Wall Street, a chuté de 67 % sur l’exercice.

La plupart des BFI américaines et européennes ont réagi à la crise en lançant des plans d’économies à partir de l’été, en partie suivies par leurs concurrentes asiatiques. Mais « au-delà d’une conjoncture défavorable, les BFI européennes sont confrontées à des mutations structurelles avec la nécessité de renforcer leurs fonds propres et de faire des choix pour l’allocation de leur liquidité et de leurs actifs pondérés du risque (RWA), souligne Fabrice Asvazadourian. « En Europe, le plus gros sujet, c’est Bâle III, dont les textes cadres devraient être prêts cet été », rappelle Alain Papiasse, responsable de la BFI de BNP Paribas. Encore en discussion, ils devront être appliqués dès 2013 - et non 2019 - car la crise grecque a accéléré les attentes des investisseurs. Au-delà de l’incertitude sur les arbitrages finaux, les banques européennes craignent aussi des distorsions de concurrence. « Nous serons attentifs au respect d’un terrain de jeu commun et à l’application par tous les acteurs du nouveau cadre réglementaire, déclare Alain Papiasse. Ce n’est pas forcément aisé dans la mesure où, parallèlement au comité de Bâle, d’autres régulateurs et législateurs élaborent leur propre corps de règles. »

Embouteillage réglementaire

La Grande-Bretagne veut contraindre ses banques et les succursales locales de groupes étrangers à cantonner leurs activités de dépôts d’ici à 2019, pour protéger les particuliers et l’Etat des errements de la spéculation (lire pages 20 à 22). Sans séparer strictement les activités comme du temps du Glass-Steagall Act aux Etats-Unis, le rapport Vickers « aura un impact fondamental car les banques ont un bilan intégré utilisant parfois un ALM (gestion actif-passif, NDLR) commun à plusieurs activités, explique Bertrand Lavayssière, président du cabinet de conseil Ares & Co. On l’a vu avec le démantèlement d’ABN Amro (en 2007, NDLR) : ses acquéreurs ont eu du mal à séparer les différents flux commerciaux, qui sont le socle des banques ». Inspirée par Londres, la Commission européenne a créé un groupe de travail sur ce thème. Plusieurs candidats à l’élection présidentielle française se sont aussi emparés du sujet, même si la banque universelle a encore de farouches partisans.

Aux Etats-Unis, c’est la Volcker Rule, contenue dans le tentaculaire Dodd-Franck Act, qui inquiète les banques locales, mais aussi étrangères en raison de sa forte extra-territorialité. Les établissements américains ont déjà anticipé le premier volet de cette règle qui leur interdit d’investir dans des fonds spéculatifs ou de capital-investissement, en se séparant de certaines équipes. L’autre volet, la fin du trading pour compte propre, pose davantage de problèmes. « On ne sait pas quelle sera la part laissée au ‘market making’ (la tenue de marché, NDLR), dont dépend une partie des revenus futurs, relève Olivier Dupin, directeur associé d’Ares & Co. Mais Goldman Sachs a par exemple déjà commencé à repositionner son mix produits pour faire moins de ‘prop trading’ en trouvant plus de clients finaux ». Les autres banques se défendent d’avoir des desks de compte propre importants... sans donner de chiffres. Quoi qu’il en soit, le projet final ne sera pas prêt le 21 juillet 2012 comme prévu (pour une application deux ans plus tard), et peut-être pas avant l’élection présidentielle américaine.

Sur les deux rives de l’Atlantique, « le cadre de réflexion sur la réglementation est brouillé par les facteurs de marchés et l’incertitude sur un rebond, ou non, de l’économie », constate Olivier Dupin. Les plans de désendettement - plus ou moins ordonnés - des banques européennes vont se poursuivre jusqu’en 2013, avec à la clé la destruction de franchises commerciales et une baisse de la rentabilité. « Ce sont plutôt les actifs de bonne qualité qui ont été vendus pour le moment, indique Fabrice Asvazadourian. Les banques suisses ou anglaises ont baissé plus drastiquement leurs RWA que les françaises en 2011 mais celles-ci devraient être nettement plus actives sur le front des ventes de portefeuilles cette année, comme le montre l’annonce de la cession par BNP Paribas à Wells Fargo de 9,2 milliards de dollars de financements adossés à des réserves d’hydrocarbures. » D’autres transactions transatlantiques sont attendues, les banques américaines disposant de liquidités et de temps pour se conformer à Bâle III. Pourtant, « certaines, comme Bank of America Merrill Lynch, sont concernées par le ‘deleveraging’ », nuance un analyste financier new-yorkais. Même JPMorgan, le premier de la classe, a affirmé fin février vouloir se conformer à Bâle III auquel il s’opposait jusque-là farouchement. Il veut continuer à réduire ses risques pondérés, tout en maintenant à 17 % le RoE de sa BFI. Un objectif inatteignable pour ses concurrentes européennes. Sur tout son périmètre, HSBC vise désormais 12 % à 15 % de RoE pour fin 2013, Barclays a repoussé son objectif de 13 % et BNP Paribas a renoncé à revenir à 15 %. La baisse de revenus liée au désendettement pèse aussi sur les comptes d’exploitation (voir le graphique page 8). Malgré l’annonce de plus de 100.000 destructions de postes dans la finance depuis un an, « il y aura d’autres réductions d’effectifs dans les BFI car les premières mesures d’urgence ne sont pas suffisantes pour remettre d’aplomb leur rentabilité », prédit Fabrice Asvazadourian.

Des BFI plus petites

Dans ce contexte, « seuls trois ou quatre acteurs pourront rester globaux sur toutes leurs lignes de métiers en optimisant leur couverture clientèle et les ventes croisées, à l’image de JPMorgan ou Morgan Stanley, juge Olivier Dupin. Des questions se posent sur les ambitions de Bank of America et Goldman Sachs. En Europe hors France, Barclays Capital et Deutsche Bank pourraient rester dans la course. Les autres devront se spécialiser (à l’instar de BNP Paribas dans les dérivés de taux et Société Générale dans les dérivés actions) et se régionaliser, même si les relais de croissance sont incontestablement en Asie et en Amérique latine ». Reste que « toutes les banques n’ont pas encore une réponse claire à la question : quel est mon modèle pour demain ? », pointe Bertrand Lavayssière.

Dans les financements, la désintermédiation des crédits sur le modèle américain fait consensus. Pour respecter les règles de liquidité de Bâle III en gardant moins de prêts longs sur leur bilan, « les BFI européennes doivent faire décoller leur nouveau modèle de distribution, en trouvant des investisseurs à qui elles distribueront leurs crédits, voire avec qui elles co-origineront des crédits, explique Fabrice Asvazadourian. Elles devront se concentrer sur les spécialités où elles ont des positions fortes pour défendre au mieux leur marge face aux investisseurs. Le reste devra être arbitré ». Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CIB) va mettre en place une direction de la distribution, assise sur ses équipes de syndication, tandis que Didier Valet, nouveau patron de SG CIB, préfère changer les habitudes de travail de ses équipes (lire l’entretien). « Les investisseurs ne pourront pas absorber seuls tous les crédits originés par les BFI, prévient Alain Papiasse. Il faudra en refinancer une partie via les dépôts. Ceux des banques de détail servant déjà à financer les crédits domestiques à l’économie, il faut aussi cibler les dépôts ‘corporate’ stables via le ‘cash management’ (gestion de trésorerie, NDLR) », que BNP Paribas a développé jusqu’en Asie. La banque a malgré tout dû limiter ses financements court terme, alors que les revenus de HSBC en trade finance ont crû de 22 % en 2011.

Course aux volumes coûteuse

Dans les activités de marché, le changement de modèle n’est pas aussi radical même si « les options stratégiques prises en 2009 et 2010 pour s’adapter à Bâle 2,5 et III, à la règle Volcker et à la réforme des dérivés de gré à gré ont été fragilisées par la crise de 2011, estime Fabrice Asvazadourian. Certaines BFI, comme Goldman Sachs et Deutsche Bank, avaient choisi de développer des méga-banques de flux intégrant les métiers de la recherche amont à la conservation aval, en passant par l’exécution et la compensation, avec de nouveaux services (par exemple le ‘prime brokerage’ pour les ‘hedge funds’). La crise a ralenti la course aux volumes et la rentabilisation des investissements. Une bonne nouvelle pour les grands conservateurs tentés par la compensation (des dérivés, NDLR) et pour les banques spécialistes de l’innovation produits ». Faute de perspectives, certains doivent tailler dans leur dispositif, à l’image de RBS qui va vendre ses activités de fusions-acquisitions et de cash et primaire actions en Asie au malaisien CIMB, quasiment inconnu en Europe. La redistribution des cartes commence. 

A lire aussi