BFI EUROPEENNES - Les illusions perdues

le 13/12/2012 L'AGEFI Hebdo

Les plans de rigueur continuent dans les banques de gros qui ne peuvent plus faire jeu égal face aux américaines.

Société Générale a réussi la seule émission bancaire de dette Tier 2 perpétuelle de l’année.

Le verdict est tombé : amputation. En annonçant début novembre la quasi-fermeture de son pôle de fixed income (produits de taux et change), UBS a provoqué une onde de choc parmi les banques de financement et d’investissement (BFI). Le géant suisse va aussi supprimer 10.000 postes supplémentaires d’ici à 2015, soit 15 % de ses effectifs. Le scandale et les pertes liées à la fraude du trader Kweku Adoboli en 2011 ont scellé le sort du groupe, à qui le régulateur suisse interdit désormais toute acquisition en BFI. Les mesures drastiques prises depuis quatre ans, après les gigantesques pertes liées aux crédits subprime, n’auront donc pas suffi à redresser la BFI, jusque-là pilier d’UBS au côté de la gestion de fortune. La banque se prépare aussi à payer une amende record en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour mettre fin aux poursuites dans l’affaire de la manipulation du taux interbancaire Libor.

Emblématique, le cas UBS n’est pas isolé. Toute les BFI sont prises en étau entre crises conjoncturelles et réformes structurelles. Ces dernières recouvrent à la fois de nouvelles normes réglementaires très strictes (

lire le dossier pages 24 à 29) et des projets de cantonnement d’activités (Dodd-Frank, Liikanen, Vickers, loi bancaire française). Depuis la crise des marchés de l’été 2011, les BFI européennes se sont lancées à marche forcée dans une réduction de leur bilan et de leurs besoins de liquidités (deleveraging) pour faire face à la crise de la zone euro et à la mise en œuvre accélérée des normes de solvabilité de Bâle III. Les françaises ont déjà atteint leurs objectifs - ou presque -, avec parfois plus d’un an d’avance (L’Agefi Hebdo du 6 septembre). Chez le numéro un, BNP Paribas, « on a tourné la page de l’adaptation, affirmait récemment Alain Papiasse, responsable de la BFI, devant des journalistes. Nous avons fait le choix du 'deleveraging' le plus rapide possible. Les plans des autres vont vous occuper les trois prochaines années ! ». A commencer par celui d’UBS, qui se donne trois à cinq ans pour rebondir…

RoE en baisse de 60 %

Difficile pourtant de savoir qui sortira du lot. « Les changements majeurs dans des banques comme UBS, Nomura, RBS, Credit Suisse et d’autres […] renforcent notre conviction qu’une restructuration significative est encore nécessaire pour restaurer les rendements de l’industrie, écrivent les analystes de Morgan Stanley dans un récent rapport*. Dit autrement, nous pensons que les changements chez UBS mettent sous pression beaucoup de banques de gros pour qu’elles démontrent rapidement qu’elles peuvent dégager des rendements (de fonds propres ou RoE, NDLR) à deux chiffres là où elles sont compétitives, ou bien qu’elles commencent un élagage intensif. » Selon une étude du cabinet de conseil Roland Berger, le RoE des BFI atteindra seulement 11 % cette année (8 % en normes Bâle III), loin des 12 % à 15 % attendus, et des 17 % ou plus d’avant la crise de 2008. En effet, les revenus prévisionnels des principaux acteurs pour 2012 sont supérieurs de 5 % seulement à ceux de 2005, d’après Morgan Stanley. Soit un niveau proche de la situation antérieure au pic d’activité - et de spéculation - de 2006-2007. A la différence près que, entre-temps, « le capital [requis] a plus que doublé, entraînant une baisse de 60 % des RoE, à environ 8 % », poursuit le bureau d’analyse.

Après 2008, le fossé s’était creusé entre les acteurs de second rang (Commerzbank, UniCredit ou Natixis, etc.) et les leaders européens, mais aujourd’hui, « le marché est encore en surcapacité, pointe Pierre Reboul, associé chez Roland Berger. Les dirigeants des banques avancent dans le brouillard tout en essayant, depuis 18 mois, de réinventer leur 'business model' sous contrainte du 'deleveraging' et des évolutions réglementaires. Mais ils sont schizophréniques : ils ne savent pas de quoi demain sera fait, donc voudraient garder un maximum d’activités ». Bruno de Saint-Florent, associé chez Oliver Wyman, fait le même constat : « Les BFI se sont adaptées au changement de paysage dans les activités de marché et de financement, mais aucune n’a terminé sa transformation », estime-t-il. Paradoxe de la situation actuelle, « l’urgence d’avancer peut sembler moindre car la liquidité est revenue sur le marché (grâce à l’action des banques centrales qui se substituent au marché interbancaire, NDLR), et certains calendriers réglementaires ont été décalés, par exemple sur Dodd-Frank (aux Etats-Unis, NDLR) et Bâle III (sur la liquidité, NDLR), ajoute le consultant. Toutefois, la pression reste très forte sur les banques en raison des projets de réforme du secteur en Europe et des risques de voir la liquidité disparaître de nouveau ».

Mesures d’économies

Du coup, les grands acteurs sont attendus au tournant. A commencer par Barclays, première banque sanctionnée dans l’affaire du Libor. Nommé cet été, son nouveau patron Anthony Jenkins dévoilera ses orientations stratégiques en février. Or certains actionnaires et analystes financiers prônent d’ores et déjà un recentrage de la BFI sur sa franchise historique de fixed income, au détriment des actions et de la banque d’affaires. Pour le moment, le groupe a opté pour des désengagements sélectifs, en annonçant par exemple aux parlementaires britanniques sa sortie du trading de matières premières agricoles. Officiellement non pas pour des questions de régulation ou de rentabilité, mais en raison d’un risque de réputation. Une préoccupation nouvelle qui fait écho à l’engagement pris par Deutsche Bank, autre leader européen, lors de sa journée investisseurs début septembre : « La banque reconnaît qu’un changement dans sa culture d’entreprise est impératif. Après une période de réflexion et de dialogue avec ses actionnaires, elle s’est fixé comme objectif d’être à l’avant-garde du changement de culture dans le secteur bancaire », indique son communiqué. C’était avant les récentes accusations sur des pertes latentes dissimulées en 2008, relayées par le Financial Times. Quoi qu’il en soit, Deutsche Bank va continuer à réduire la voilure pour atteindre un RoE après impôt de 15 % dans sa BFI, soit le niveau visé par UBS dès l’an prochain (avant impôt). Les prévisions de Morgan Stanley sont plus pessimistes (voir le graphique page 9). Contrairement à la banque suisse, Deutsche Bank se garde bien de renoncer à l’une de ses grandes lignes métiers. Outre la création d’une structure de défaisance pour se débarrasser de ses actifs à risque, il prévoit seulement un recentrage de certaines activités et implantations.

Pour combler l’écart entre le RoE réel et visé, le principal levier reste en tout cas les mesures d’économies, les revenus restant soumis à l’évolution de marchés et à la réglementation. Le cabinet Roland Berger recommande une augmentation des prix de 10 % et une réduction des encours pondérés du risque de 20 %. Ceux-ci n’auraient reculé que de 3 % cette année dans l’industrie car la croissance d’acteurs moyens, comme Wells Fargo, ou émergents, comme l’asiatique CIMB, contrebalance l’abandon de pans d’activités tels que les produits actions chez RBS et Crédit Agricole. L’étude préconise aussi de doubler les suppressions de postes annoncées depuis mi-2011 dans les BFI, soit 40.000 destructions d’emplois supplémentaires à l’échelle mondiale. Au-delà des charges salariales, l’ensemble des coûts opérationnels est ausculté. Deutsche Bank vise un coefficient d’exploitation (ratio coûts/revenus) inférieur à 65 % en 2015 contre 71 % en 2011 (hors actifs non cœur), grâce à un plan d’économies de 1,9 milliard d’euros. BNP Paribas et Natixis veulent rester autour de 60 %, alors qu’UBS table, dès début 2013, sur 65 % à… 85 %. Certains ont aussi entamé de grandes manœuvres d’externalisation, à l’image de Société Générale qui va transférer 400 personnes de ses back-offices titres à Accenture. « Le phénomène est déjà bien développé au niveau des banques américaines (grâce aux offres de Broadridge, Cognizant, Wipro, TCS) », pointe Bruno de Saint-Florent.

Cinq ou dix acteurs globaux ?

Résultat de toutes ces actions, les quatorze BFI globales d’aujourd’hui, présentes à la fois dans le fixed income, les actions et la banque d’investissement (fusions-acquisitions et marché primaires) seront moins de dix dans trois à cinq ans, prédit l’étude de Roland Berger. « Peut-être cinq seulement vont maintenir leur modèle intact dans tous les produits et régions,poursuivent les auteurs. Nous estimons que le processus de restructuration et consolidation va absorber 15 % à 20 % des capacités de l’industrie. » Parmi les gagnants figureront des banques américaines, avantagées par la suprématie du dollar, leur modèle plus désintermédié (financement des clients via les marchés) et la volonté des régulateurs et de la classe politique aux Etats-Unis de ne pas appliquer Bâle III. Pourtant, Citi, affaiblie par des restructurations successives, ne joue déjà plus dans la même cour que Goldman Sachs et Morgan Stanley - les deux dernières « pures » banques d’investissement -, et JPMorgan, sortie renforcée de la crise malgré ses pertes de tradingliées au scandale de la « baleine de Londres ». La question se pose aussi pour Bank of America-Merrill Lynch. Face à la puissance de feu américaine, qui de Barclays, Deutsche Bank, HSBC ou BNP Paribas sortira du lot ? « La déglobalisation des banques européennes rend service aux banques américaines,jugent les analystes de Morgan Stanley.Nous pensons que la plupart des changements proviendront des banques européennes ; (...) les banques américaines vont rester et réinvestir dans le FICC ('fixed income, commodities and currencies',NDLR) où elles génèrent un RoE supérieur à 10 %, alors que leurs pairsinternationaux reculent. » Mais le fixed income, gourmand en capital, ne sera pas forcément sacrifié. Outre Barclays et Deutsche Bank qui font jeu égal avec les géants américains, les banques françaises en ont besoin pour développer leur modèle originate-to-distribute (lire l’encadré). Société Générale, Crédit Agricole et Natixis sont plus petites que BNP Paribas en fixed income. Mais chez toutes, les pôles de financements structurés ont besoin des équipes de marché pour redistribuer aux investisseurs les créances des clients trop consommatrices de liquidités sous Bâle III.

*«Decision Time for wholesale banks – revisit» , 14 novembre 2012.

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