BFI - ENTREPRISES L’horizon s’assombrit

le 20/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Fragilisées, les banques prêteront moins mais veulent continuer à servir leurs clients, qui refusent de céder à la panique.

Quartier des affaires à La Défense. GDF Suez n’a pas hésité à « tester » ses banques en tirant une ligne de liquidité de 2 milliards d’euros. Photo : Pascal Sittler/REA

Entre banques et grandes entreprises, le moment est venu d’aller à l’essentiel. Leurs relations étroites mais durement négociées ont subitement reçu un nouvel éclairage suite aux turbulences qui secouent les banques de la zone euro depuis l’aggravation de la crise grecque en août. « Les banques sont sous la contrainte des reliquats de la crise des crédits ‘subprime’, dont tout le monde n’est pas débarrassé, de la raréfaction des liquidités du fait du ralentissement économique aux Etats-Unis et du manque de confiance dans les banques européennes en raison de la crise de la dette souveraine », pointe Stéphane-Clélia Bartoli, directeur chez Eurogroup Consulting. Des grands groupes auraient tout bonnement sorti de leur pool bancaire certains partenaires dont les CDS (credit default swaps), ou la notation, étaient dégradés au-delà des limites acceptées par leur politique de risque ! La presse s’est fait l’écho de dépôts retirés des comptes de banques françaises par Total, Siemens ou Meetic pendant que les économistes multiplient les prédictions de credit crunch, renforcées par la dernière enquête sur le crédit de la Banque centrale européenne (lire l’encadré). Les pressions en faveur d’une recapitalisation des banques européennes et les futures normes de solvabilité de Bâle III, qui imposent plus de fonds propres et de liquidités, risquent, de fait, de pénaliser le financement de l’économie.

Corporates dans l’expectative

Si les banquiers clament leur résistance et la mauvaise foi des rumeurs évoquant la défiance des clients, les établissements français ont révisé leurs ambitions depuis la rentrée. Ils veulent à la fois diminuer leur dépendance aux ressources de marchés, en réduisant leurs programmes de refinancement, et revoir la composition de leur bilan, trop chargé en crédits du fait notamment du poids de l’épargne désintermédiée ou centralisée (assurance-vie, Livret A...).

Seuls Société Générale et BNP Paribas ont commencé à lever le voile sur le plan d’adaptation de leur banque de financement et d’investissement (BFI). Le premier prévoit une réduction de ses actifs pondérés de 60 à 80 milliards d’euros d’ici à 2013, pour moitié dans sa banque de financement et d’investissement (BFI), dont les coûts vont reculer de 5 %. Le second vise un fléchissement de 10 % de la taille de son bilan fin 2012, soit une baisse de 70 milliards d’euros de ses actifs pondérés. Il veut surtout amincir sa BFI en diminuant ses besoins en dollars de 60 milliards (20 milliards tous les six mois), après 22 milliards au premier semestre. « Les activités trop consommatrices de fonds propres sont clairement dans le collimateur, à commencer par le financement aéronautique et le ‘shipping’ (financement du transport maritime, NDLR), prévient Stéphane-Clélia Bartoli. L’export et l’énergie sont également sous revue. Mais on n’a pas encore vu l’arrêt de certaines activités dans les BFI françaises. »

Pour le moment, les grandes entreprises n’ont pas de doute fondamental à l’égard de leurs banques, notamment les françaises dont elles sont le plus proches. « La majorité des ‘corporates’ ne sont pas inquiets, car ils ont le sentiment que les banques françaises, attaquées, seront défendues par l’Etat, indique David Laugier, directeur du cabinet de conseil bfinance à Paris. La plupart des responsables des relations bancaires des corporates ne voient qu’une agitation médiatique dans la défiance à l’égard des banques européennes. « Nos relations avec des grandes banques ne nous laissent pas de raison de penser, malgré l’affolement, qu’elles représentent un risque si l’on regarde leurs ratios et leurs expositions », déclare l’un d’eux.

Une situation qui n’a pas empêché GDF-Suez de tirer sur une ligne de liquidité à hauteur de 2 milliards d’euros, sur une maturité dépassant la fin de l’année, pour « tester » ses banques. L’opération a soulevé force critiques jusque dans les directions financières d’autres groupes. « Un ‘test’ n’a pas grand sens, fustige un trésorier. Celui effectué par GDF-Suez visait à emprunter le moins cher possible - le groupe a pris soin de tirer un montant en dessous du plancher déclenchant la commission de tirage - pour placer l’argent auprès de banques extérieures à son ‘pool’. Il s’agit d’un comportement déloyal. » « Si tout le monde tire sur ses lignes de ‘back-up’, le système ne va pas résister, renchérit un trésorier. Nous mettons un point d’honneur à ne pas les utiliser. Nous veillons à ne pas profiter indûment de la situation délicate. Une telle attitude, en précipitant un mouvement de défiance, pourrait conduire à la catastrophe. »

Les grands groupes français ne cèdent pas à l’anxiété. Ils se financent largement sur les marchés obligataires et ont renégocié, en 2010 et début 2011, les lignes bancaires mises en place en 2005 ou 2006. « Actuellement, certains ‘corporates’ tirent sur leurs lignes de liquidité, leur notation n’étant plus suffisante pour que leurs billets de trésorerie puissent être souscrits par les OPCVM », relate Muriel Nahmias, senior director chez bfinance. Le crédit reste également disponible - s’il n’est pas libellé en dollars -, y compris pour des sociétés non investment grade (en catégorie spéculative). « Une banque sort de chez moi et était prête à engager des discussions sur le crédit si besoin », raconte le trésorier de l’un d’eux. Mais les conditions intéressantes de prix et de maturité qui prévalaient jusqu’en juillet n’ont plus cours.

Arbitrages ciblés

Un assèchement partiel du crédit est également acté. BNP Paribas et Société Générale veulent céder des actifs, notamment des portefeuilles de crédit. Ils comptent aussi diminuer la voilure dans les prêts en dollars et/ou structurés. Gros consommateurs de liquidités, « les financements de projets, d’infrastructures, du ‘shipping’ et de l’aéronautique vont diminuer », confirme une source interne à BNP Paribas. Son retrait est déjà visible dans les projets : il a cédé dès le premier semestre sa place de numéro un européen, pointant aujourd’hui au huitième rang, d’après Thomson Reuters. Société Générale Corporate and Investment Banking (SG CIB), CA CIB et Natixis continuent en revanche à dominer le marché. « BNP Paribas a anticipé, plus que les autres, les conséquences de Bâle III », signale un bon connaisseur de la banque. Pour autant, « il faut garder une plate-forme de structuration et de distribution, assure la source interne. On aura toujours besoin d’autant de monde, sauf en origination. » Ce qui signifie que la banque n’accompagnera plus comme avant ses clients dès le commencement de leurs projets, se contentant peut-être de participer à des syndications pour transmettre ensuite les créances à des investisseurs institutionnels, sous forme d’obligations de projets. Une voie dans laquelle s’engagent aussi Natixis et SG CIB, même si ce marché secondaire reste très embryonnaire (L’Agefi Hebdo du 21 juillet). SG CIB a aussi développé sa plate-forme de dette libellée en dollars et en livres sterling ces derniers mois pour accompagner ses clients de la zone euro sur de nouveaux marchés obligataires, à l’instar de BNP Paribas. La désintermédiation du crédit est le maître-mot des banquiers, qui espèrent également relancer la titrisation de leurs créances.

En attendant, certains pans d’activité devraient en partie échapper aux fourches caudines de revues stratégiques, même s’ils se traitent en billets verts. « Le ‘trade and commodity finance’ (financement transactionnel des matières premières, NDLR) va diminuer mais nous devrions garder de bonnes positions relatives, et le business qui disparaîtra sera remplacé par des agences de financement », anticipe la source de BNP Paribas. Les matières premières, dont des valorisations sont en hausse, restent porteuses pour la banque, qui figure parmi les leaders mondiaux du financement du négoce, tout comme CA CIB et SG CIB. En revanche, d’après une source proche de la direction, la banque de La Défense se veut « plus sélective dans le financement export, notamment hors d’Europe », bien qu’elle soit numéro un mondial de l’activité, devant BNP Paribas, selon Thomson Reuters.

« La crise actuelle ne remet pas en cause l’organisation du suivi de la clientèle, revisitée dans la plupart des banques françaises après la crise de 2008 pour remettre le client au centre de la relation, en favorisant les ventes croisées, estime Stéphane-Clélia Bartoli. Les segmentations mises en place sont toujours valables, mais les banques veulent passer leurs clients au crible de leurs exigences de rentabilité et de consommation de fonds propres et de liquidités, même si elles n’ont pas toujours les outils adaptés. La cohérence de chaque secteur avec la stratégie globale du groupe et les dépôts qu’il apporte sont les deux autres critères de choix. »

Placements sélectifs

Aucune banque française n’a souhaité s’exprimer sur l’évolution de ses relations avec ses grands clients, à l’exception de Natixis, dont la BFI tire la moitié de ses revenus d’activités de financements. « Nous avons été en difficulté avant les autres, ce qui nous a amenés à prendre des mesures que certains prennent aujourd’hui, déclare Virginie Banet, responsable du nouveau coverage (couverture clients) mis en place cet été seulement. Natixis est, en relatif, dans une position plus confortable que les autres établissements français mais le monde bancaire change pour tous. » Les banquiers seniors ne sont plus en charge des crédits vanille. Pour autant, « nous restons une banque de financement, poursuit-elle. Mais nous voulons pouvoir aussi accompagner nos clients sur les marchés, en fonction des contraintes de coût en capital. » Le coverage tire 80 % de ses revenus corporate d’entreprises françaises qui ne sont pas tous des grands groupes (les plus petits ayant seulement 150 millions d’euros de chiffre d’affaires). « Nous n’allons pas arrêter une relation avec un client sous prétexte que son RoE (rendement des capitaux propres, NDLR) est inférieur à 8 %, affirme Virginie Banet. Nous prônons des relations client/fournisseur classiques. Si nos propositions ne sont jamais retenues par un client, nous en tirerons les conséquences. »

Les entreprises se montrent de leur côté plus vigilantes vis-à-vis de leurs banques. « On a vu un certain nombre de ‘corporates’ se lancer, à la demande de leur comité d’audit, dans une cartographie du cash, pour savoir dans quelles banques sont les liquidités placées et celles sous forme d’actifs circulants, indique David Laugier. De même, les entreprises reviennent sur les Sicav monétaires, alors même que les rendements sont impactés à la baisse par la nouvelle réglementation française. » Et quitte à renoncer à des comptes à terme pour lesquels les banques, en quête de liquidité, servaient jusqu’à 4 % d’intérêts. « Nous avons significativement réduit nos comptes à terme, la proportion est passée au quart de nos placements contre la moitié avant, et nous sommes très sélectifs sur nos contreparties », raconte le directeur de la trésorerie d’un grand groupe.

Toutefois, « la surveillance attentive de leurs risques de contrepartie bancaire n’a rien de nouveau pour les entreprises, des politiques de suivi systématique étant souvent en place, depuis 2008, chez beaucoup d’entre elles, et même bien avant cela dans les grands groupes », constate François Schlumberger, ancien président de l’AFTE (Association française des trésoriers d’entreprise) et désormais consultant de FTCS Conseil. En fait, les politiques de risque ne sont pas seulement formelles. « Nous considérons aussi l’historique de la relation », confie un trésorier. Une attitude courante, mais surprenante aux yeux de certains. « Il y aurait lieu de refaire un bilan global des politiques pour évaluer les risques de contrepartie et faire le point sur les expositions aux banques, que ce soit à travers les dépôts bancaires ou la composition de leurs OPCVM monétaires », estime Muriel Nahmias.

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