DOSSIER Banques étrangères en France

Les BFI au coude-à-coude à Paris

le 16/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Si les banques internationales s’octroient 60 % du marché après la crise, les volumes d'activité sont en berne.

Le siège de HSBC à Paris. Francois PERRI/REA

Malgré la crise, la France conserve tout son attrait auprès des banques de financement et d’investissement (BFI) étrangères. « La France est une grande économie, avec un risque de crédit excellent et un important vivier d’entreprises à profil très international », estime Kyril Courboin, président de JPMorgan en France. Selon les activités, « le marché français représente entre 6 % (pour des activités de type change) et 13 % (dans des activités telles que les émissions obligataires) du marché européen de la BFI en termes de revenus, ce qui est significatif », relève Bruno de Saint-Florent, associé chez Oliver Wyman. Les grands équilibres du marché n’ont d’ailleurs pas été modifiés. « Trois modèles complémentaires coexistent en France : les boutiques ou spécialistes indépendants, très bien développés dans l’Hexagone, les banques françaises et les banques internationales, synthétise Marc Pandraud, président de Deutsche Bank en France. Si les lignes peuvent bouger à l’intérieur de ces trois blocs, leurs parts de marché globales restent stables. Chaque institution a des sphères de compétences et chacune peut trouver son rôle. » La part de marché, en termes de commissions perçues*, des cinq établissements financiers français (BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole, Natixis et dans une moindre mesure Crédit Mutuel) évoluent depuis 2006 au-dessus des 30 %, celles des maisons indépendantes (Lazard, Rothschild, Leonardo…) autour des 8 %, tandis que les banques étrangères s’octroient environ 60 % du marché, selon des données Thomson Reuters.

Recul des volumes

Toutes doivent composer avec des volumes d’activité en berne dans l’Hexagone. Après un repli de 64 % sur l’année 2012, le volume des fusions-acquisitions (M&A) ciblant une entreprise française a reculé de 10 % sur le premier trimestre 2013, selon des estimations Thomson Reuters. Sur ces trois premiers mois, l’activité sur les marchés primaires actions et celle dans les émissions obligataires ont enregistré leur plus faible début d’année depuis 2010, avec des chutes respectives de 51 % et 41 %. « Les banques étrangères se concentrent depuis la crise sur leurs points forts, note Pierre Fleuriot, directeur général de Credit Suisse en France. Chez Credit Suisse, nous voyons actuellement de nombreuses opportunités dans le financement 'high yield' et dans les fusions-acquisitions transfrontalières. » Dès lors, les banques étrangères mettent en avant leur empreinte, plus ou moins forte, à l’international. « Toutes les banques veulent être présentes dans les M&A, métier qui crée une proximité stratégique avec les clients, parfois rémunérateur, et non consommateur de fonds propres, explique le président en France de Citi, Charles-Henri Filippi. Les banques françaises continuent bien sûr à jouer un rôle de premier plan, car elles apportent le plus souvent la majorité du financement des opérations via leur bilan. Toutefois, les grandes entreprises françaises, déjà très internationales, recherchent de plus en plus des relais de croissance au-delà des frontières françaises, laissant une place accrue aux banques ayant un positionnement mondial comme Citi. » Des spécialistes comme Nomura misent également sur leurs racines géographiques. « Les institutionnels et particuliers asiatiques recherchent des rendements plus élevés en dehors de leur marché national, souligne Jérôme Calvet, coprésident de la banque japonaise Nomura en France. Nous donnons accès à cet important vivier d’épargne à nos clients, via des émissions d’actions ou des levées de dette. Cette activité monte en puissance. » HSBC France s’appuie sur son positionnement hybride, hérité notamment du rachat du CCF. « Nous sommes plus importants que les autres BFI étrangères en effectifs (voir le tableau, NDLR) et taille de bilan (225 milliards d’euros à fin 2012, NDLR) et sommes très actifs dans le financement des grandes entreprises, intervient son directeur général, Jean Beunardeau. Notre objectif n’est pas de rivaliser avec les banques françaises, structurellement plus grosses que nous. » HSBC se classe ainsi depuis plusieurs années en cinquième position en tant qu’arrangeur dans les prêts syndiqués, derrière les quatre grands acteurs nationaux, selon Thomson Reuters.

Parallèlement, le déclin global des volumes est compensé par le retrait de banques sur certains segments. « Les arbitrages en termes d’activité découlent d’une stratégie globale au niveau du groupe et ne sont pas spécifiques à la France », précise Bruno de Saint-Florent. Royal Bank of Scotland s’est ainsi retirée des activités de fusions-acquisitions et de « cash equity » à l’échelle mondiale. UBS, qui avait annoncé en octobre un recentrage sur les métiers les moins consommateurs en fonds propres assorti de 10.000 suppressions d’emplois au niveau groupe, en voit désormais les répercussions en France. Près de 30 % des effectifs en BFI y sont supprimés. « Nous réduisons certaines composantes des métiers de taux et de crédit avec l’arrêt de produits tels que la dette décotée et les financements structurés complexes, en vue de réduire notre risque opérationnel et d’alléger notre bilan. Nous allons mettre l’accent sur les actions et le conseil, qui sont notre cœur de franchise », déclare Jean-Frédéric de Leusse, président d’UBS en France. « La réduction de voilure de certaines banques étrangères s’inscrit dans un mouvement général où les françaises ont fait de même », souligne Bruno de Saint-Florent. Crédit Agricole CIB a ainsi procédé à la fermeture de deux lignes métiers, les matières premières et les dérivés actions, tandis que Natixis a arrêté ses activités de courtage sur matières premières. « Le retrait de certains acteurs va permettre à d’autres, tels que JPMorgan, de gagner des parts de marché », estime Kyril Courboin. Le dirigeant, qui mise également sur l’élargissement de sa clientèle vers des sociétés de taille intermédiaire à profil patrimonial et international, entend porter sa part de marché de quelque 5 % en France à 6-6,5 % , à l’image de celle affichée en moyenne par la banque en Europe.

Dans cet environnement, la compétition, historiquement vive dans l’Hexagone, ne faiblit pas. « Le marché français est l’un des plus difficiles d’Europe : la concurrence y est exacerbée du fait d’acteurs locaux puissants », synthétise Jérôme Calvet.

Poids de la réglementation

Cette « puissance » des banques françaises risque toutefois d’être amoindrie par la réglementation, qui pourrait ouvrir des voies à leurs concurrentes. « Le modèle des banques étrangères repose sur des équipes qui couvrent localement les clients, l’essentiel de leur activité étant alors 'bookées' (comptabilisées, NDLR) hors de France, sous la supervision du régulateur local », explique Bruno de Saint-Florent. Par ailleurs, « Bâle 3 est défavorable aux banques françaises, en pesant sur les activités où elles présentent un avantage compétitif (dérivés, financements structurés…), alors que les activités de flux (forex…), points forts des banques étrangères, sont mieux traitées par la réglementation. » Certains acteurs étrangers font valoir leurs atouts dans ce contexte. « Sous le coup de la réglementation, les banques européennes réduisent l’exposition aux prêts aux entreprises dans leur bilan, ouvrant la voie au développement d’autres types de financement, notamment obligataires. Un acteur de premier plan sur les marchés de capitaux comme Deutsche Bank, avec des positions fortes dans les activités de conseil, tire son épingle du jeu », estime Marc Pandraud. « L’ajout de la taxe sur la transaction financière et du poids de la fiscalité, si cela était validé, offrirait des perspectives aux banques étrangères, qui pourront capitaliser sur leur dispositif hors de France, au détriment des banques françaises, contraintes de se délocaliser si elles veulent rester compétitives », prévient Bruno de Saint-Florent.

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