L'invité de L'Agefi

Attention à ne pas trop réglementer les dérivés

le 27/02/2014 L'AGEFI Hebdo

L’amélioration de la stabilité du système bancaire est utile. Mais elle aura un coût à ne pas négliger.

Par Elie Farah, associé services financiers chez Oliver Wyman

Les dérivés permettent aux entreprises de couvrir certains types de risques financiers, tels que leur exposition au taux de change ou au prix des matières premières, et ainsi de réduire les risques liés aux facteurs économiques et à promouvoir la stabilité économique. Avant la crise, ils ont souvent été utilisés comme un moyen d'obtenir une exposition à certains actifs à risque dans un but spéculatif et, plutôt que de réduire les risques sous-jacents, cette utilisation spéculative de produits dérivés les a amplifiés. Après la crise financière, les régulateurs ont tenu à limiter le risque systémique engendré par les produits dérivés et ont focalisé leur attention sur les instruments dérivés de gré à gré (OTC, over-the-counter). Ces instruments ne sont pas aussi simples, liquides et transparents que les contrats négociés en Bourse et peuvent, éventuellement, permettre aux banques de prendre des risques importants qui ne sont pas toujours visibles pour les régulateurs.

Pour décourager l’utilisation de ces instruments, ces derniers ont décidé d’en augmenter le coût. Ils seront pénalisés à deux titres : par une augmentation du coût du capital (lié à de nouvelles exigences en actifs pondérés) et par des coûts de financement accrus (liés aux nouvelles exigences d’appel de marge initiale). Cette mesure vise à inciter les banques à traiter les produits dérivés sur des Bourses en utilisant des contrats standardisés qui sont compensés par des chambres de compensation centrales.

L’amélioration de la stabilité a un prix. Les préoccupations des régulateurs sont légitimes, et les nouvelles mesures vont probablement conduire à un système bancaire plus sûr. Cependant, si les régulateurs vont trop loin pour éradiquer l’utilisation des dérivés de gré à gré, l’amélioration de la stabilité du système se fera à un coût trop élevé. Les banques vont essayer de transférer l'augmentation des coûts des produits dérivés de gré à gré à leurs clients. Cela entamera la profitabilité des clients ou forcera les entreprises à ne plus couvrir certains risques (dans le cas où les nouveaux produits standardisés et échangés en Bourse se révèleraient inadaptés).

Limiter la capacité d’une entreprise à gérer ses risques pourrait la conduire à abandonner certaines initiatives de développement ou bien même entraîner sa faillite. Tout comme les réglementations limitant les activités de financement des banques, les réglementations des dérivés de gré à gré limitant la capacité des entreprises à couvrir leurs risques peuvent avoir un impact négatif sur la croissance économique. Les régulateurs ne seront probablement pas sensibles dans un premier temps à de tels arguments qui pourront être perçus comme poussés par des banques souhaitant continuer à utiliser ces produits pour améliorer leur profil risque-rendement.

Le soutien à ces produits devra donc venir des entreprises. Il serait utile par exemple de présenter aux politiciens un projet dans le secteur de l'énergie qui a dû être annulé car la compagnie locale d’énergie ne pouvait pas en gérer les risques sans l’utilisation de produits dérivés de gré à gré. Les investisseurs devraient également commencer à faire remonter l’information selon laquelle la volatilité accrue des résultats des entreprises qui ne peuvent plus couvrir leurs risques de manière appropriée les rendront moins attractives en tant qu’opportunités d’investissement. Les agences de notation pourraient enfin commencer à dégrader la notation financière des Etats et des collectivités locales qui sont actuellement de grands utilisateurs de produits dérivés de gré à gré.Tout cela devrait donc rajouter de nouvelles contraintes sur le développement de l’économie. Avant que ces arguments ne soient entendus, le « pendule » réglementaire est susceptible de continuer à balancer dans la direction de l’élimination des dérivés de gré à gré. Cela pourra accroître la stabilité systémique du système bancaire. Mais cette stabilité ne sera pas gratuite.

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