L'invité de L'Agefi - Jean Peyrelevade, président de Leonardo & Cie

« Les activités de marché exposent à des risques excessifs »

le 13/10/2011 L'AGEFI Hebdo

Propos recueillis par Marion Leblanc-Wohrer

L'Agefi Hebdo - Dans votre livre, « France, état critique* », vous expliquez que le grand enseignement de la crise, c’est qu’il faut manier la dette avec précaution. Or la dette de la France a atteint 86 % du PIB selon les derniers chiffres de l’Insee...

Jean Peyrelevade - On est encore loin d’une situation de maitrise de la dette. Une observation de bon sens : pour l’instant, elle continue à augmenter. On pourra commencer à souffler un peu au moment ou elle amorcera sa décrue vers 2014, 2015. On a devant nous une longue période d’efforts.

Pour réduire la dette, il faut réduire les soldes budgétaires négatifs, cela se fait par une diminution des dépenses et une augmentation des recettes. On en a pour un quinquennat de contrôle des dépenses et d’augmentation des prélèvements obligatoires, tout en gardant de la marge pour investir dans les entreprises. Je ne parle pas d’investissements publics, mais d’investissements en innovation produit dans les entreprises. Il faut amplifier l’idée juste que représentaient le crédit impôt recherche, les pôles de compétitivité. Filière par filière, entreprise par entreprise, il faut chercher les moyens d’investir davantage en innovation produits, il faut de l’investissement privé, d’où la nécessité absolue d’augmenter les marges des entreprises - sous conditions d’investissement pour permettre des dépenses accrues en recherche et développement. D’où l’idée de transférer une partie des charges qui pèsent sur les entreprises sur les ménages, soit par la TVA, soit par la CSG.

L'Agefi Hebdo - Et la consommation ?

Jean Peyrelevade - On ne peut vouloir une chose et son contraire. Il faut relancer l’investissement, donc consommer moins. C’est en ce sens qu'une augmentation de la TVA a du sens.

L'Agefi Hebdo - Selon vous, les politiques ont abandonné le terrain de la régulation. Pourtant, la France en a fait un des thèmes majeurs de la présidence française du G20. Cela ne va donc pas assez loin ?

Jean Peyrelevade - Il n’est pas sorti encore grand-chose du G20. Il n’y a aucune avancée sur le shadow banking (finance de l'ombre, NDLR), sur les dérivés. Ce qui est un comble alors que Jean-Pierre Jouyet expliquait encore récemment que plus de 50 % des transactions financières ne passent pas par des plates-formes de marchés réglementées et restent donc opaques. Ce qui me choque surtout, c’est l’absence de débat sur la structure du système bancaire en France. Les Etats-Unis ont fait la réforme Dodd-Franck. Il y a un débat au Royaume-Uni, qui a conduit au rapport Vickers et une certaine séparation des activités de détail et d’investissement. Il faut noter que la réforme est conduite par un gouvernement conservateur dans la City. En France, le débat est étouffé par le lobby bancaire.

L'Agefi Hebdo - Vous prônez donc une remise en cause du modèle de la banque universelle ?

Jean Peyrelevade - Je pense qu’il faut au moins ouvrir le débat. La fonction première de la banque, c’est le financement de l’économie réelle, la circulation des dépôts et l’octroi de crédits aux ménages et aux entreprises. Or les activités de banque d’investissement, comme l’histoire récente le montre, ont des résultats très volatils et portent des risques redoutables. Je trouve tout à fait dangereux de faire peser sur les activités de dépôt les risques pris par la banque d’investissement. Ici, je parle des activités de marché, qu’il faut bien distinguer des activités de financement des entreprises. Ce sont les premières qui exposent à des risques excessifs. Nous en avons deux exemples en France. Car même si les banques françaises ont plutôt bien traversé la crise, ce n’est pas le cas de Dexia ou, dans une moindre mesure, Natixis. Or si celles-ci s’étaient abstenues d’activités de marché, elles n’auraient pas autant subi les conséquences de la crise des crédits subprime.

L'Agefi Hebdo - Le contre-argument est que ce sont une banque d'investissement pure, Lehman Brothers, ou une banque commerciale, Northern Rock, qui ont fait faillite…

Jean Peyrelevade - Le cas de Lehman confirme bien que les banques d’investissement ont des activités très risquées, donc très dangereuses. Et les conséquences dramatiques de sa faillite viennent du fait que les banques commerciales étaient engagées en risque de crédit sur Lehman. La séparation en termes d’actionnariat ne suffit pas. Il faut interdire aux banques d’investissement de se refinancer auprès des banques commerciales : qu’elles se financent dans le marché. C’est ce que propose le rapport Vickers : la faillite possible de la banque d’investissement doit être sans conséquences sur la banque de dépôt.

L'Agefi Hebdo - Les grandes banques françaises ont annoncé une réduction de leur bilan…

Jean Peyrelevade - C’est encore une confirmation qu’après avoir résisté pendant des mois et des mois sur le thème « Il ne faut pas toucher au système de banque universelle », elles sont en train elles-mêmes de le modifier. D’autant plus que les activités de banque d’investissement s’effectuent majoritairement en dollars. Ce qui affaiblit en outre le système bancaire qui s’y livre et l’oblige à avoir une proportion forte de son bilan en billets verts. Or les banques de la zone euro n’ont pas de dépôts en dollars. Elles s’exposent donc en permanence au risque de liquidité. Cela ne veut pas dire qu’il ne peut y avoir de banques d’investissement en Europe. Mais celles-ci doivent se financer sur les marchés, pas sur le dos des banques de dépôt.

L'Agefi Hebdo - Les banques françaises sont-elles sous-capitalisées ?

Jean Peyrelevade - Nous sommes en face d’une crise de la dette publique. Si on n’est pas capable de la résoudre, tout le système bancaire européen explose, et pas seulement les banques françaises. Si les Etats européens sont capables de la résoudre, les banques françaises sont correctement capitalisées.

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