Rencontre avec... Louis Godron, président de l’Afic* et d’Argos Soditic

« 40 % des sociétés de capital-investissement françaises sont dans une situation préoccupante »

le 04/04/2013 L'AGEFI Hebdo

Les levées annuelles des sociétés de gestion françaises ont chuté de 13 milliards d’euros en 2008 à 5 milliards en moyenne depuis 2009.

Comment se porte le capital-investissement en France ?

Il est dans une phase très critique : 2012, année d’élections et de réforme fiscale, a tendu d’un cran supplémentaire une situation déjà extrêmement préoccupante. Depuis quatre ans, nous faisons face à un déficit de ressources. Les 270 sociétés membres de l’Afic* investissent plus d'argent qu’elles n’en collectent. Selon une étude de janvier, 40 % d’entre elles n'ont plus en moyenne que 9 % de fonds encore disponibles pour de nouveaux investissements. Cette réserve ne représente plus que quelques mois de travail… Pour 40 % d’autres, cette « réserve » moyenne n’est plus que de 30 %. C’est donc tout un écosystème, bénéfique à l’économie française, qui a mis plus de vingt ans à se construire, qui est menacé.

Mais la demande en fonds propres est-elle si importante ?

Oui, le constat de pénurie est évident et partagé. Les études 2012 de la Banque de France montrent que, pour ramener l’endettement financier des PME et ETI non cotées à deux fois leurs capitaux propres, leurs besoins en fonds propres supplémentaires sont de l’ordre de 42 milliards d’euros (19 milliards pour les PME et 23 pour les ETI). Sans compter les besoins de financement de nouveaux projets de croissance, et des transmissions d’entreprises à venir. La Fédération bancaire française (FBF) souligne régulièrement la nécessité de renforcer les fonds propres des entreprises, pour relancer les prêts à l’investissement. Le rapport Gallois, enfin, pointait le problème des fonds propres des PME non cotées comme l’un des quatre facteurs de perte de compétitivité de l'économie française.

Quelles seraient les levées annuelles idéales ?

La « demande » en capital non coté reste importante en France, de l’ordre de 11 milliards d’euros chaque année (hors crise). L’écart croissant entre montants levés et montants investis dépassait ainsi 5 milliards mi-2012. L’enjeu est bien la survie du secteur et, partant, des 1.500 entreprises que nous accompagnons chaque année, un record en Europe, et dont bon nombre sont les champions de demain. Il faudrait revenir au niveau normal de collecte, avec idéalement 7 milliards levés auprès d’investisseurs domestiques, pour préserver un marché équilibré et notre souveraineté économique, et 4 milliards auprès d’investisseurs étrangers. Ces derniers représentaient plus de 50 % de nos levées en 2011, avant d’être effrayés par les signaux politiques en 2012 et le durcissement de la crise de la zone euro. Pour les français, 1 milliard provient d’acteurs publics (dont la Banque publique d'investissement - BPI), et 1 à 1,5 milliard de personnes physiques ou de groupes industriels. Mais seulement moins de 2 milliards désormais des institutions financières. Leur contribution à la collecte totale a été réduite de 60 % par rapport à 2008. Ceci alors même que la crise est généralement un bon moment pour investir dans le non-coté.

Comment parvenir à cet objectif de 11 milliards ?

Sur les 3.700 milliards d’épargne financière des Français, 2.000 milliards sont des placements réalisés sous des régimes fiscaux privilégiés : assurance-vie (1.400), livrets d’épargne (350), fonds de pension français, etc. Il suffirait d'en affecter progressivement quelques pourcents pour réalimenter en capital nos entreprises non cotées. Personne ne peut dire que cela crée un risque de gestion. Il n’y aura pas de reprise sans relance de l’économie en fonds propres. Il va donc falloir que ces gigantesques poches d’épargne se mettent en marche pour investir de manière décisive dans les start-up, PME et ETI françaises. Ces acteurs ont la responsabilité de la relance économique entre leurs mains.

Notre propos n’est pas de stigmatiser une classe d’investisseurs ou une autre, tous ont des contraintes. Concernant les assureurs, au-delà d’une réticence culturelle commune à de nombreux institutionnels français, la directive Solvabilité II bloque en apparence toute perspective, le capital prudentiel supplémentaire (SCR) pour le non-coté étant calculé sur la base d’un indice non représentatif et inadapté. Pour pallier ce handicap, nous avions proposé, dans le Livre blanc de l’Afic au printemps 2012, un « fonds de garantie mutuelle » qui aurait pu être géré par la BPI, mais qui demandera en fait trop de capital prudentiel pour cette structure régulée.

Ceci dit, la réticence de certains assureurs pour le capital non coté n’est pas seulement réglementaire, et elle rejoint une réticence culturelle plus générale de nombreux institutionnels français : le placement actions, et l’illiquidité de dix ans, inquiètent. Les grands institutionnels étrangers augmentent progressivement leurs allocations au capital-investissement, preuve que c’est une bonne classe d’actifs.  En France, ces allocations régressent.

Quelles sont vos propositions pour l’innovation ?

Nous avons principalement proposé de pérenniser et de moderniser le dispositif des fonds communs de placement dans l’innovation (FCPI) : en augmentant le quota d’allocation des fonds aux PME innovantes (de 60 % à 70 %), en assouplissant le délai d’investissement (de 18 à 36 mois), en plafonnant les frais de gestion et de distribution facturés aux souscripteurs, etc. Nous pensons qu’il faut également accélérer la distribution des produits de cession. Les FCPI ont financé la moitié  des start-up accompagnées par le capital-innovation français. Or la collecte a été divisée par deux depuis 2008. Au lieu de cela, la loi de Finances 2013 a plafonné l’incitation fiscale à des niveaux intenables, qui vont accélérer la décollecte. Si l’on veut conserver un capital-risque actif en France, il y a urgence à agir !

Le private equity pâtit malheureusement, même en France, d’une image parfois controversée…

La véritable utilité économique du capital-investissement français n’est pas suffisamment connue. Les rendements servis à nos investisseurs (8 % de mieux que la Bourse en moyenne) proviennent en majorité de notre capacité à stimuler la croissance de nos participations : +9 % de chiffre d’affaires en 2011, +5 % des effectifs (76.000 nouveaux emplois)… Cette croissance phénoménale est stimulée par les capitaux sans doute, mais aussi par l’expérience de professionnels spécialistes de l’accélération de croissance. Enfin, nous sommes engagés dans une démarche responsable, garante de la solidité et de la pérennité des entreprises dans lesquelles nous investissons. Nous venons de créer une Commission ESG (environnement, social, gouvernance, NDLR) et nous avons préparé un projet de loi afin de partager la création de valeur avec les salariés. Nous voulons démontrer que nous sommes des acteurs actifs au service de la croissance et de la compétitivité de l’économie française.

*Association française des investisseurs pour la croissance.

A lire aussi