DOSSIER FUSIONS-ACQUISITIONS

2010, l'année du retour à l'optimisme

le 06/01/2011 L'AGEFI Hebdo

BNP Paribas conserve la tête du classement exclusif de L’Agefi, sur un marché français tourné vers les émergents.

Un marché un peu décevant »… Malgré le redémarrage des fusions-acquisitions (M&A) au niveau mondial, les banquiers d’affaires français restent sur leur réserve. En effet, le marché global des opérations M&A annoncées aura repris 23 % en 2010, avec 2.434 milliards de dollars d’échanges selon Thomson Reuters, contre 1.980 milliards en 2009, mais 2.881 milliards en 2008 et même 4.161 milliards en 2007. Pas de quoi rattraper donc la chute de 52 % sur les deux années précédentes, « mais tous les espoirs sont permis pour 2011, les volumes de M&A représentent 5 % à 6 % des capitalisations boursières normalement, relève Hervé Mangin, gérant du fonds spécialisé Axa Europe Opportunities. Or nous restons à 2 % ou 3 % actuellement, très loin des 8 % de 2007 et des 11 % de 2000. » Les opérations sont vraiment reparties cet été avec les grandes annonces sur International Power-GDF Suez (25 milliards de dollars), American Life Insurance-MetLife (16 milliards), ou Potash-BHP Billiton (43 milliards) malgré le rejet final de cette offre par le gouvernement canadien. Mais le marché semble encore très orienté vers les Etats-Unis, pour 34 % des volumes ciblés. En dépit de grandes opérations sur Weather Investments, ENI, NewsCorp ou Alcon, l’Europe (26 % des volumes) a vu cette reprise retardée par la crise de la dette souveraine, qui pèse encore sur le retour de la croissance.

BNP Paribas et Rothschild

Dans l’Hexagone, les données recueillies pour le classement réalisé par L’Agefi portent strictement sur les opérations conclues qui, pour les plus importantes, mettent souvent douze à dix-huit mois à se boucler. Par conséquent, elles reflètent un « creux de vague » avec seulement 99 milliards d’euros de transactions prises en compte, contre 112 milliards pour 2009 et 253 milliards pour 2008, deux années où s’étaient conclues de grandes transactions initiées avant-crise. Le marché français ayant progressé de 52 % en deals annoncés (à 165 milliards d’euros), selon Thomson Reuters, 2011 sera donc plus fructueuse avec la conclusion d’opérations majeures comme International Power, mais aussi Genzyme, Axa Asia Pacific Holdings, Merial-Intervet, EnBW (45 %), Transdev, etc.

Notre classement national récompense le même leader que l'an dernier, BNP Paribas, assez largement devant ses poursuivants qui évoluent cependant : Rothschild, toujours le plus actif en nombre de transactions, et Deutsche Bank. Cette dernière récolte les fruits de ses recrutements de 2009, même si elle ne devance Goldman Sachs que grâce à son rôle auprès de BGL dans la restructuration (également créditée à BNP Paribas et UBS) des actionnaires minoritaires du groupe BNP Paribas-Fortis. La banque américaine, qui reprend à Morgan Stanley la tête des classements mondiaux, n’était plus entrée dans les dix premiers en France depuis 2007 (alors deuxième) et a bénéficié de la stabilité de ses effectifs à Paris, juste avant le départ de Jean Raby pour Moscou (il sera remplacé par Philippe Altuzarra). Enfin, Société Générale sera sans doute déçue de ne pas encore y voir reflété le doublement de ses effectifs M&A, alors que les transactions annoncées la placent deuxième par ailleurs : « Notre banque de financement et d’investissement a fait un effort pour se tourner vers ses clients et reçoit désormais d’importants mandats stratégiques », confie Thierry d’Argent, responsable des fusions-acquisitions, qui insiste sur le soutien de sa direction générale. Thierry Aulagnon, responsable des relations clients, reconnaît d’ailleurs que ce renforcement ne répond pas tant à une logique de rentabilité que de développement.

Cette « culture M&A » ne s’acquiert pas si vite, expliquent certains, qui dénoncent encore les « mandats de complaisance » accordés en échange de financements, et se réfèrent davantage aux classements par montants de commissions estimés, comme celui de l’américain Freeman & Co, qui prime pour 2010 Rothschild (153 millions de dollars de fees pour la France), BNP Paribas (101 millions), Lazard (97 millions), Credit Suisse (88 millions) ou Morgan Stanley (86 millions)...

Ces commissions viennent récompenser les transactions bouclées en 2010 comme : la cession de la division ArevaT&D à Alstom et Schneider Electric (pour 4 milliards d’euros), avec pas moins de douze conseils différents (voir le tableau page 27), la fusion à 50/50 entre T-Mobile et Orange au Royaume-Uni, la cession d’Axa SA Life à Resolution également outre-Manche, le rachat d’Unimilk par Danone en Russie, et surtout la cession (pour l’équivalent de 6,9 milliards d’euros) des réseaux de distribution britanniques d’EDF au chinois Li Ka-Shing (avec Cheung Kong Infrastructure, Hong Kong Electric). Cette transaction conseillée par RBS est, comme celles de Knoc sur Dana Petroleum ou de Geely sur Volvo, symbolique d’un changement d’ère…

La Chine « net acheteur »

En effet, selon Dealogic, les BRIC auraient pour la première fois en 2010 dépassé l’Europe en volume de deals impliquant l’une de leurs parties. Et la Chine, deuxième plus gros acheteur mondial, devient depuis 2009 un pays « net acheteur » avec près de 56 milliards de dollars d’acquisitions hors de ses frontières sur l'année écoulée. De nombreux groupes sont déjà installés en Asie « et les jeunes entrepreneurs locaux sont peu vendeurs car ils connaissent une croissance domestique porteuse », rappelle Alban de la Sablière, managing director chez Morgan Stanley, qui a conseillé plusieurs opérations transfrontalières dont la reprise par Thai Union Frozen de la marque Petit Navire (MW Brands).

« On voit par ailleurs se développer un axe ‘sud-sud’, auquel nous essayons de participer car il constitue l’avenir du marché », ajoute Philippe Meunier, responsable du M&A de BNP Paribas, qui a conseillé des opérations majeures comme Zain Africa-Bharti Airtel et Zain Group-Etilasat (11 milliards de dollars chacune), et pas moins de 19 opérations en Chine depuis l'arrivée de Margaret Ren. « Les entreprises chinoises rencontrent moins de résistance dans d’autres pays émergents qu’auprès des occidentaux », note aussi Sami Rahal, associé Transaction Advisory chez Deloitte, citant Xinmao sur le néerlandais Draka.

En termes de cibles, la zone Asie-Pacifique a représenté 19 % des volumes - un record - et les « pays émergents » restent globalement le thème le plus souvent cité... « Les investisseurs sur les marchés ont revu leur grille de lecture : tournés vers l’endettement en 2009, ils s’intéressent à la capacité à créer ou maintenir de la croissance de chiffre d’affaires désormais », explique Séverin Brizay, managing director du M&A chez JPMorgan. « Le Brésil et l’Inde font aussi rêver nos groupes car, au-delà des facilités d’exécution, l’intégration post-acquisition y est juridiquement plus aisée qu’en Chine », poursuit Sami Rahal, rappelant que les acteurs occidentaux peuvent y découvrir un savoir-faire, à l’instar de Lafarge en Chine. Le cimentier français a aussi acquis des actifs au Brésil (avec Votorantim) l'an dernier, tout comme Vivendi avec GVT et Capgemini avec CPM Braxis. France Télécom a repris 40 % de Meditel au Maroc et 29 % de Mobinil en Egypte, Rhodia a poursuivi son renforcement en Chine avec Feixiang Chemicals, tout comme PSA via une coentreprise avec China Changan Automobile, intermédiée par Blackstone, etc. En attendant l’opération sur Axa Asia Pacific Holdings, relancée après un premier rejet de l’antitrust australien. Le secteur des services financiers a été très prisé en Asie, comme l’a démontré le succès de l’introduction en Bourse d’AIG Asia après l’échec du rachat par Prudential... « Avec un nombre croissant de mandats vers l’Asie, nous avons envoyé récemment deux banquiers en mission à Hong-Kong, où notre banque (privée comme d’investissement) peut introduire une vraie relation avec les entreprises locales », témoigne aussi Stéphane Bensoussan, responsable M&A de HSBC France.

Sortie de crise

Globalement, les acheteurs ont commencé par s’attaquer aux ressources naturelles et infrastructures, notamment les émergents : dans les minerais avec Chinalco, le pétrole avec Sinopec ou PetroChina au Brésil, en Argentine et au Canada, où Sinochem avait aussi regardé de près le dossier Potash... « Je vois bien de gros acteurs s’intéresser aussi désormais à BG Group dans le gaz liquéfié, ou à l’australien Woodside », lance Hervé Mangin, sur un secteur de l’énergie en phase de consolidation. Mais le secteur agroalimentaire pourrait devenir un nouveau thème de cette « bataille mondiale ». De même que les matériaux de construction, les technologies et certains biens de consommation - le sud-africain Steinhoff vient de reprendre les meubles Conforama.

En Europe, se sont poursuivies des transactions mixtes cash/actions, plus complexes ou atypiques, reflétant les incertitudes sur les valorisations, ainsi que des cessions liées à des restructurations de bilan, comme pour Areva avec sa division T&D, ses parts dans STMicroelectronics et ses actions ouvertes au fonds souverain du Koweït (KIA). Et sont réapparues quelques opérations hostiles, avec pour conséquences un contrôle accru des autorités de la concurrence et l’intervention des Etats pour protéger leur économie nationale d’« intrusions étrangères ». L'affaire Ingenico, sur lequel l’Etat français freine le projet d'offre de l’américain Danaher, a également ravivé le débat sur le patriotisme économique... Un blocage étonnant après que Safran (l’un des actionnaires de référence d’Ingenico) eut repris l’américain L-1 Identity Solutions dans la biométrique.

« Après trois ans de crise, les grands groupes européens ont diminué leurs coûts et retrouvé un niveau de cash élevé avec un financement peu cher (qui optimise la rentabilité des opérations, NDLR) pour relancer des acquisitions stratégiques », positive Emmanuel Hasbanian, responsable M&A chez Deutsche Bank à Paris. Des offres sur Genzyme, L-1 ou Ausra-Areva suivent d’ailleurs une même logique sur des technologies américaines... Avec de possibles diversifications du fait de la rareté des cibles, quand bien même les entreprises restent plutôt concentrées sur leur cœur de métier, rappelle l’étude annuelle du BCG. « Il y a plus de dossiers tangibles qu’à fin 2009, et encore des cessions d’actifs », complètent Olivier Barret et Valérie Landon, co-heads de Credit Suisse Investment Banking à Paris, qui comptent également sur un retour des fonds pour participer à ces consolidations (lire page 30). « Une fusion-acquisition, c’est un pari sur l’avenir que l’on peut perdre aussi, mais on a quand même plus de visibilité aujourd’hui pour les prochaines années », conclut Séverin Brizay.

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