Bpifrance - Sur tous les fronts

le 26/02/2015 L'AGEFI Hebdo

La banque des PME et ETI accélère son action. En projet : la gestion des garanties publiques à l’export.

Bpifrance - Sur tous les fronts
(Pierre Chiquelin)

Bpifrance étend ses tentacules et rien ne semble devoir échapper à son insatiable appétit. Prochaine étape, le refinancement des crédits export de gros montant des entreprises exportatrices françaises. Dans le cadre d’un toilettage du dispositif des garanties publiques à l’export, Bercy a annoncé lundi 23 février étudier « la possibilité de transférer au groupe Bpifrance l’activité de gestion des garanties publiques pour le compte de l’Etat », réalisée jusqu’ici par Coface depuis 1946. « En cas de décision favorable, le schéma cible sera arrêté d’ici la fin de l’année 2015, pour une mise en œuvre rapide », font valoir les services du ministre des Finances Michel Sapin et du ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, Emmanuel Macron. Bpifrance  prête-t-elle le flanc aux critiques qui voyaient en elle à sa création en janvier 2013 l’ébauche d’une usine à gaz ?

Une chose est sûre, la banque publique d’investissement, qui rassemble les outils publics de soutien aux entreprises – Oséo pour le financement de l’innovation et le crédit aux PME, CDC Entreprises pour l’investissement dans les entreprises moyennes, et le FSI (Fonds stratégique d’investissement) pour l’investissement dans les ETI et les grandes entreprises –, s’est déjà largement imposée dans le paysage économique (voir le graphique). « La forte croissance de notre activité en 2014 sera poursuivie en 2015 », a déclaré Nicolas Dufourcq, son directeur général, qui a annoncé des recrutements devant la mission d’évaluation constituée à l’Assemblée nationale pour dresser un premier bilan de Bpifrance. Quant à la gouvernance, mis à part l’émoi suscité par le récent rapport de la Cour des comptes fustigeant les bonus attribués, avant la création de la banque publique, aux investisseurs de l’ex-CDC Entreprises, les craintes exprimées au départ sur l’intervention des politiques dans les dossiers n’ont pas refait surface.

La filiale de financement et celle d’investissement participent au déploiement tambour battant de l’activité : la distribution de prêts a augmenté de 40 % l’an dernier, les encours totaux de prêts s’élevant à 24 milliards d’euros. Le financement de l’innovation a reçu 1 milliard d’euros avec une croissance de 40 % également, l’investissement en fonds propres a augmenté de plus de 50 %… Les ambitions sont grandes aussi à l’égard du plan Juncker, dont Bpifrance attend des apports supplémentaires pour les fonds de garantie qui soutiennent le crédit, outre des fonds transnationaux et des investissements via ses 42 implantations locales. Pas de doute, la banque publique met les grands moyens pour mener à bien sa mission, « préparer la compétitivité de demain ».

Reproche d’activisme

Le recul manque pour voir si l’action de Bpifrance porte ses fruits. Force est de constater que pour la septième année, l’investissement a reculé en 2014 : selon l’Insee, il aurait régressé de 1,6 %, plus encore qu’en 2013 (-0,8 %).

Le reproche d’activisme est souvent adressé à la banque publique devant le foisonnement de ses interventions. « Elle donne une réponse sur les volumes de capitaux mais pas sur l’univers des entreprises à dynamiser, celles qui innovent et exportent », estime un investisseur. Il est vrai que sa mission étant de répondre aux besoins de financement mal couverts par le marché, l’établissement public est amené à intervenir sous des formes variées. Du crédit acheteur sur les contrats de 10 à 40 millions d’euros aux fonds de prêts, en passant par le préfinancement du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) ou un ticket de 44 millions d’euros dans Euronext, sans compter l’élargissement des sujets d’innovation éligibles, l’étendue des actions est vaste. Cœur de son action, l’établissement octroie des garanties aux banques sur leurs crédits les plus risqués, et intervient en prêteur direct, aux côtés des banques. De même en fonds propres, pour faire levier, les engagements prennent la forme du co-investissement direct dans les PME et d’investissement dans des fonds. Pour les plus petites structures, aides et subventions sont au menu. In fine, pas moins de 64 solutions de financement sont proposées, non sans créer un besoin de lisibilité (lire l’entretien). Pourtant, la création de Bpifrance a précisément rassemblé en un « guichet unique » tous les pans du financement public aux entreprises, et ses chargés d’affaires se font fort d’aller au-devant des entreprises. Bien sûr, l’héritage du passé explique aussi l’impression de dispersion, comme quand la concentration annoncée des fonds d’investissement régionaux – pas moins de 90 structures – prend du temps pour avancer.

En toile de fond des réserves exprimées ici et là, on trouve la crainte que l’action démultipliée de la banque ne crée un effet d’accoutumance. « Le tout Bpifrance pose problème », indiquait un représentant de Paris Europlace lors d’une conférence sur le financement des entreprises. Pourtant, en financement, la garantie des crédits bancaires à moyen et long terme représente environ 9 milliards d’euros, et les crédits octroyés directement environ 10 milliards. « Si l’on prend en compte les tours de table bancaires rendus possibles par notre intervention, Bpifrance, qui intervient systématiquement aux côtés des banques, contribue à environ 25 milliards d’euros de crédits octroyés, soit environ 10 % du marché du crédit bancaire aux PME », évalue Antoine Boulay, directeur des affaires institutionnelles chez Bpifrance. En revanche, en capital-investissement, le rôle de l’acteur public sur le segment des PME et ETI aura représenté près de 1,5 milliard d’euros en 2014, soit autour du quart du marché. « Il s’agit d’un acteur majeur du capital-investissement où son rôle est devenu indispensable, explique Fabien Prévost, président d’Omnes. D’où les critiques, parfois, alléguant qu’il fait monter les prix, mais c’est la rançon, limitée, du volume considérable de ses interventions. »

Prudence

Autre reproche, privilégier les affaires faciles à financer. Les risques semblent sous contrôle, avec, en crédit, un coût du risque annoncé pour 2014 de seulement 36 millions. Dérisoire. Le fait est que Bpifrance intervient toujours dans les conditions d’un acteur de marché, ses attentes de retour sur investissement, entre 4 % à 6 %, constituant en soi un gage de prudence. « Le cœur de cible est constitué d’entreprises sans besoin criant de financement », estime un professionnel. D’autant que la demande de financement reste faible. Certains projets paraissent du coup moins d’actualité, comme ceux de titrisations attendus courant 2015, pour permettre à des banques de déconsolider une partie de leurs engagements sur les entreprises. L’efficacité de cette approche pour favoriser le financement de l’économie a notamment été mise en doute par le Conseil d’analyse économique.

Au-delà de ces critiques, les actions menées jusqu’ici sont largement saluées : leur foisonnement représente le corollaire d’une volonté de soutien approfondi des entreprises. En financement, la banque se prévaut d’intervenir sur des cibles avec des notes Banque de France moins bonnes que la moyenne. Son grand mérite a trait aux prêts de développement qui jouent un rôle croissant dans le financement de l’investissement immatériel (sites internet, prospection commerciale à l’étranger, etc.), difficilement finançables par les banques faute de constituer des sûretés. Ils ont progressé de 40 % l’an dernier. « La banque publique nous a renouvelé en 2014 pour 60.000 euros un prêt de développement, sans

garantie des associés et à des conditions favorables, le montage prévoyant un dépôt de garantie à hauteur de 5 % du montant prêté. Ce financement de notre trésorerie est consenti sur cinq ans avec un différé de remboursement d’un an, ce qui nous laisse le temps d’obtenir un retour sur investissement avant d’initier le remboursement », témoigne Nicolas L’Helgoual’ch, directeur de Ebizproduction, société de conseil en transformation numérique.

Effervescence de projets

En investissement, le rôle de Bpifrance, tout en étant massif, reste qualitatif, avec des tickets moyens de 1,5 million d’euros contre 3 millions en moyenne pour le marché, et une présence sur 10 ans au lieu de 5 ans pour les acteurs privés. L’action appuyée en innovation s’effectue via des fonds thématiques. « On assiste actuellement à une véritable effervescence de projets, signe que la politique constante de soutien en la matière commence à porter ses fruits. Notre offre va de l’aide au départ du projet jusqu’aux tours ultérieurs de financement, y compris les introductions en Bourse », précise Antoine Boulay. Résultat, la France compte aujourd’hui 100 fonds de capital-risque en France quand l’Allemagne n’en compte plus que cinq. Celle-ci se concentre notamment sur l’amorçage où les risques sont les plus forts, et sur les derniers tours, via le fonds « Large Venture » créé en 2013 avec 600 millions d’euros suite à un manque de gros « tickets ». « Les avantages fiscaux des FCPI (fonds commun de placement dans l’innovation, NDLR) ont été réduits et les collectes divisées par deux ces dernières années, d’où l’intérêt d’avoir des interventions dynamiques de Bpifrance, approuve Fabien Prévost. Sans quoi, nous serions en sérieuse difficulté car le capital-risque séduit moins facilement les investisseurs, les rendements moyens étant historiquement moins élevés que ceux des autres segments du ‘private equity’. » Présente sur des réussites emblématiques comme Criteo, DBV Technologies, LDR Medical…, l’équipe de Bpifrance fait référence. « Parmi la quinzaine d’intervenants à notre tour de table, Bpifrance représente un actionnaire stable et qui n’est pas guidé par la recherche d’une rentabilité à court terme », ajoute Olivier Martineau, directeur financier de Sigfox, spécialiste de la connectivité internet. A l’exportation le dispositif opérationnel se veut proche du terrain : en 2013, l’ensemble des aides et actions ont été regroupées dans Bpifrance Export et un partenariat étroit noué avec l’ex-UBI France devenu « Business France » pour collaborer avec ses experts dans le monde.

L’accompagnement devient d’ailleurs un thème de premier plan : pour faire décoller l’investissement, l’acteur public veut insuffler rien moins qu’une culture de la stratégie. Il veut persuader les ETI familiales d’ouvrir leur capital dans ce but. Il vient de créer une offre finançant pour 5.000 à 10.000 euros la moitié, aux côté de l’entreprise, d’un conseil en stratégie. Autre initiative pour les PME à fort potentiel, l’accélérateur de PME vise à donner un « coup de fouet » à la croissance de 60 entreprises fortement mobilisées. « Quatre partenaires vont les accompagner sur tous les sujets prioritaires de Bpifrance, export, innovation, stratégie, croissance externe, culture du ‘cash’, etc., pour favoriser des croissances à deux chiffres, explique Antoine Boulay. Il y a un momentum français dans la mondialisation, c’est le moment de le saisir. » Bpifrance soutient la France et elle est optimiste… 

« Bpifrance représente un actionnaire stable et qui n’est pas guidé par la recherche d’une rentabilité à court terme »
Olivier Martineau, directeur financier de Sigfox
Le financement et l’investissement combinés

Avec 2.200 salariés et des recrutements à venir, Bpifrance ratisse large : un réseau de 42 implantations et 90 % des décisions prises à l’échelon local. L’établissement exerce essentiellement cinq métiers :

- Garantie des crédits moyen et long terme : 9 milliards d’euros en 2014, 35.000 prêts par an, surtout des TPE.

- Crédit direct, court, moyen et long terme : 9 milliards d’euros en 2014, y compris le préfinancement du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) pour 2 milliards d’encours.

- Innovation : aides, prêts, investissements, 1 milliard d’euros en 2014 (765 millions en 2013)

- Fonds propres : fonds directs de capital-risque et capital-développement, sur PME et investissements dans des ETI et grandes entreprises.

- Fonds de fonds : gestion de 13 fonds de fonds pour toucher 300 fonds en 2014, 340 en 2015, 3.000 entreprises financées.

Une mission d'information sur Bpifrance est en cours au Parlement. Elle est rendue possible par la réforme constitutionnelle de 2008 renforçant le contrôle du Parlement sur les réformes du gouvernement.

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