Les BFI européennes réduisent leur terrain de jeu

le 26/03/2015 L'AGEFI Hebdo

Le mouvement de désengagement est appelé à se poursuivre au sein du secteur. Certains acteurs pourraient en tirer parti.

Les BFI européennes réduisent leur terrain de jeu
RBS se retire de 25 pays et se recentre sur le Royaume-Uni. Cette rationalisation, marquante de par son ampleur, s’inscrit dans une tendance générale.
(rea)

C’est la fin du modèle distinct de banque d’investissement mondiale pour Royal Bank of Scotland. » C’est en ces termes que son patron, Ross McEwan, a annoncé fin février le retrait de la banque britannique de 25 pays et son recentrage sur le Royaume-Uni. Cette rationalisation, marquante de par son ampleur, s’inscrit dans une tendance générale. Le management de Barclays a notamment prévenu début mars qu’il continuerait à tailler dans les activités de banque de financement et d’investissement (BFI) si les performances n’étaient pas au rendez-vous. Au-delà de la Grande-Bretagne, la nomination annoncée de Tidjane Thiam à la tête de Credit Suisse laisse augurer une évolution de stratégie au sein de la banque helvétique. « Nous anticipons un renforcement dans la gestion de fortune, probablement une focalisation sur les marchés émergents, et une réduction supplémentaire dans la banque d’investissement », prédit la recherche de Deutsche Bank.

Un large mouvement de recentrage a été lancé. « Suite à deux années de crise en 2007 et 2008, les marchés obligataires et actions ont opéré un net rebond en 2009, tuant dans l’œuf les premiers désengagements qui allaient alors être opérés par les banques. Celles-ci n’ont initié ce mouvement qu’en 2011-2012, qui s’accélère aujourd’hui », explique Cyril Meilland, responsable de la recherche sur les banques européennes chez Kepler Cheuvreux. Le renforcement de la réglementation, coûteux en termes d’investissements et de consommation en capital pour les banques, les contraint à plus de sélectivité. « Les banques modifient dans un premier temps leur palettes d’activité, puis révisent le spectre géographique de leur offre. Ceci vaut pour les banques européennes, comme pour les banques américaines. Ces dernières partent toutefois avec l’avantage de disposer d’un marché national plus liquide, profond et rentable », poursuit l’analyste. Car le phénomène apparaît aujourd’hui plus fortement marqué au sein du Vieux Continent. En Europe, « il existe une surcapacité en termes d’offre et, dès lors, une concurrence très vive comparé à un marché comme les Etats-Unis », analyse Bruno de Saint-Florent, associé chez Oliver Wyman.

Des facteurs spécifiques

Au-delà des facteurs structurels, liés au renforcement de la réglementation, des raisons plus spécifiques, à l’image des priorités et contraintes propres de la banque et de ses actionnaires, expliquent également ces décisions. Royal Bank of Scotland, détenu à 79 % par l’Etat suite à son sauvetage en 2008, s’est ainsi vu prié de se concentrer sur les prêts aux particuliers et aux entreprises domestiques. A l’image d’autres de ses concurrents, Barclays a vu ses comptes affectés par le coût des litiges. En dépit de 2.100 suppressions de postes réalisées l’an passé dans les activités de BFI, le pôle affiche un rendement sur capitaux (RoE) de 2,7 % bien éloigné des 12 % visés en 2016 à l’échelle du groupe.

Si de nombreuses annonces de réductions d’activités ont été réalisées ou anticipées, mais doivent encore être précisées à l’image de Royal Bank of Scotland, Barclays ou encore Credit Suisse, « le mouvement est loin d’être terminé au sein du secteur bancaire en Europe, son ampleur dépendant de l’évolution future des marchés », estime Cyril Meilland. A l’échelle mondiale, les banques d’investissement ont réduit la taille de leur bilan d’environ 20 % depuis 2010, selon une étude réalisée par Morgan Stanley et Oliver Wyman, qui anticipe une nouvelle réduction de 10 % à 15 % dans les deux prochaines années. « D’autres acteurs devraient suivre cette voie, Deutsche Bank devant être le prochain », poursuit Cyril Meilland. Selon l’analyste, la banque allemande pourrait annoncer en avril une évolution de ses activités aux Etats-Unis, où elle a échoué aux stress tests, et un recentrage sur son marché domestique, l’Europe. Si des analystes pointent du doigt un manque de rentabilité et préconisent une évolution du modèle d’activité, le coprésident du directoire de Deutsche Bank, Anshu Jain, a estimé mi-mars que l’établissement devait conserver son envergure internationale dans la banque d’investissement.

Chaque acteur doit composer en fonction de son profil d’activité. Alors que le fixed income fait face à une importante pression réglementaire, « la situation se révèle dès lors plus difficile pour des acteurs tels que Deutsche Bank, Barclays et dans une moindre mesure Credit Suisse, très présents sur ces segments », souligne Cyril Meilland. Par ailleurs, estimant qu’un retrait plus profond de Credit Suisse dans le domaine de la banque d’investissement serait contributeur de valeur pour les actionnaires, « nous percevons l’opposé pour Deutsche Bank, pour qui les rendements dans cette activité génère un accroissement du RoE (‘return on equity’)du groupe. Cela reflète la faible rentabilité des activités autres que la banque d’investissement au sein du portefeuille de Deutsche Bank », juge la recherche de Goldman Sachs. « UBS et Credit Suisse disposent d’importantes activités de gestion de fortune, très rentables, ce qui rend le désengagement des activités de BFI un peu plus aisé qu’un acteur comme Deutsche Bank », confirme Cyril Meilland.

Les françaises rentables

Dans ce panorama, qu’en est-il des banques françaises ? « Elles ne sont pas à l’abri, mais se révèlent relativement rentables et ne devraient donc pas être contraintes de réduire fortement leurs activités, tant en termes d’offres que de géographie », anticipe Cyril Meilland. Les acteurs nationaux se sont déjà lancés dans une évolution de leur modèle. Société Générale a opéré en 2013 un mouvement de transformation en créant un pôle regroupant banque d’investissement, banque privée et gestion d’actifs. Dans le cadre d’un projet présenté récemment en interne, la banque de La Défense entend par ailleurs réorganiser ses activités de marché en vue de renforcer ses capacités dans l’accompagnement des clients tout en favorisant les synergies commerciales. BNP Paribas a également repensé sa division fin 2014 (lire l’entretien). La banque de la rue d’Antin entrevoit par ailleurs des opportunités au sein du secteur.

Si certaines banques en Europe sont encore appelées à réduire la voilure, d’autres acteurs pourraient en tirer parti. « Les banques américaines, qui ont l’avantage de disposer d’un marché domestique avec une bonne rentabilité et de bénéficier d’effets d’échelle sont bien positionnées, mais certaines banques européennes, rentables et créant de la valeur dans des activités de BFI avec un modèle parfois plus ciblé le sont aussi », analyse Bruno de Saint-Florent, ajoutant que ces activités présentent des opportunités de développement plus dynamiques que la banque de détail et une possibilité de diversification par rapport au contexte de taux en Europe.

« Le modèle de BFI d’envergure internationale, pour un acteur européen, n’est pas mort, mais a vocation à être moins systématique », conclut Bruno de Saint-Florent, ajoutant que différents modèles ont vocation à cohabiter : « Celui de spécialiste, sélectionnant ses produits et ses géographies en fonction de ses atouts, celui d’acteur global jouant sur les effets d’échelle et celui misant sur les synergies développées entre sa BFI et d’autres divisions, comme la banque privée et les activités de banque d’entreprise. »

Jusqu’à -15 %de nouvelle réduction de bilans
La banque de gros, un métier en croissance

Les revenus issus de la banque de gros (corporate banking), qui représentent aujourd’hui près de la moitié des revenus de l’industrie bancaire mondiale, devraient croître de 7 % à 8 % par an d’ici à 2020, selon un récent rapport du Boston Consulting Group (BCG). D’importantes disparités interviennent toutefois selon les zones géographiques : avec une progression annuelle anticipée à 4 %, les revenus issus de ces activités devraient atteindre 511 milliards de dollars (483 milliards d’euros) en 2020 en Europe de l’Ouest. En Asie-Pacifique, forts d’une hausse estimée à 8 % par an, ceux-ci sont attendus à 1,4 milliard de dollars à cet horizon, selon le BCG. A l’échelle internationale, les différences de rentabilité s’accentuent entre établissements, dans le sillage des choix opérés pour faire face à la crise financière. L’écart entre le rendement sur capital réglementaire des acteurs les plus performants et celui des moins performants s’établissait à 21 points en 2013, contre 14 points en 2007.

Chaque acteur doit composer en fonction de son profil d’activité

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