La principale question à régler dans le débat sur les agences de notation est celle de la dépendance excessive du système à leur égard.Beaucoup a été dit sur les défauts de fonctionnement des agences de notation, leur lourde responsabilité dans la genèse de la crise de 2007 / 2008, leurs conflits d'intérêt et sur la nature profondément insatisfaisante d'un marché oligopolistique contrôlé à 95% par trois acteurs. Malgré les critiques quasiment généralisées dont elles font l'objet, les agences de notation continuent d'occuper une place centrale dans le système financier. Cet apparent paradoxe met en évidence le problème principal les concernant : la théorie veut que ces agences soient des acteurs privés fournissant des analyses de crédit à des agents financiers libres de les utiliser ou non; la réalité est que les notations de crédit fournies par les agences constituent aujourd'hui des verdicts incontournables qui obligent l'ensemble du système.Trois raisons principales expliquent cet état de fait:1. Les références aux notations sont omniprésentes dans la réglementation (CRD III ou IV, Solvabilité II, règles de la Banque Centrale Européenne, etc.) et ces références créent des effets mécaniques en chaîne : par exemple, la notation va conditionner le niveau de fonds propres alloué par une banque à tel ou tel crédit ainsi que les conditions d'accès de cette même banque au refinancement du crédit en question auprès de la Banque Centrale Européenne. 2. De nombreux investisseurs institutionnels ont renoncé à réaliser eux-mêmes l'analyse de crédit des émetteurs et conditionnent leurs décisions d'investissement à l'octroi de telle ou telle notation, allant souvent jusqu'à se ligoter les mains en inscrivant dans leurs règles de fonctionnement une automaticité entre notation et décision d'investissement. 3. La codification à base de lettres utilisée par les agences pour exprimer les notations (AAA, BBB…) nourrit les « effets de falaise » bien connus : un petit pas (traduire « le passage d'un niveau de notation au niveau immédiatement inférieur ») peut produire des effets considérables (tout le système financier se retrouve simultanément à vendre un actif, provoquant ainsi une chute de la valeur de cet actif sans proportion avec l'évolution minime de l'opinion de crédit émise). L'effet le plus pervers du système de notation actuel vient de son caractère pro-cyclique: l'abaissement d'une notation due à un facteur donné entraîne mécaniquement une détérioration de ce facteur qui entraîne lui-même une nouvelle dégradation de la note etc.… Pour sortir de cette situation absurde deux logiques peuvent être considérées : la première consiste à essayer de limiter le risque de voir les agences de notation faire des erreurs; la deuxième consiste à mettre en place un système qui permette, lorsqu'une agence émet une opinion de crédit infondée, de ne pas entraîner tout le système dans une spirale autodestructrice.Auditionné sur ce sujet le 24 janvier dernier au nom de Finance Watch par la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, j'ai plaidé pour l'adoption de trois mesures simples qui, prises simultanément, permettraient de mettre fin aux effets pervers du système actuel de notation de crédit :1. La mesure la plus importante consisterait à remplacer le système de notation fondé sur des lettres par l'expression d'une probabilité de défaut accompagnée d'un texte d'argumentation. L'autorité européenne des marchés financiers (ESMA) pourrait alors calculer une moyenne des probabilités de défaut fournies par les différentes agences pour chaque émetteur et cette moyenne pourrait être utilisée par les agents financiers qui en ont besoin. Cette mesure permettrait d'éliminer « l'effet de falaise » par la double vertu du fait qu'une probabilité de défaut, contrairement au système fondé sur des lettres, n'est pas binaire (« bon / pas bon ») et que la prise en compte d'une moyenne de probabilités fournies par différentes agences permettrait mécaniquement de lisser l'erreur d'appréciation éventuelle faite par l'une ou l'autre. Cette mesure permettrait également de sortir de « l'hystérie de la bonne note » qui semble s'être emparée de tout le système financier, économique et politique pour revenir à une expression purement technique qui est celle dont les professionnels ont besoin. Enfin, de façon incidente, elle rendrait plus aisée l'ouverture du marché de la notation à une concurrence indispensable.2. Toutes les références aux notations de crédit dans la réglementation financière (CRD IV, Solvabilité II, règles de la BCE, règlementations nationales…) devraient être éliminées et remplacées par une référence à la moyenne des probabilités de défaut calculée par l'ESMA.3. Les références aux notations de crédit devraient être également éliminées des règles internes adoptées par les investisseurs institutionnels afin que ces derniers retrouvent leur liberté d'effectuer leur métier d'investisseur en analysant les situations au cas par cas et non en agissant de manière mécanique en suivant des règles préétablies. L'une des clefs pour sortir d'un système de notation de crédit aux effets autodestructeurs est de concevoir un mode de fonctionnement où l'erreur deviendrait possible sans provoquer une catastrophe pour l'ensemble de la sphère financière et économique. Les mesures proposées par Finance Watch au Parlement européen le 24 janvier dernier et résumées ici permettraient d'avancer dans cette direction en tant qu'elles visent à rendre aux agences de notation leur rôle d'analystes et à leur enlever celui de juges qu'elles exercent actuellement au détriment de la stabilité du système financier.La proposition complète faite par Finance Watch peut être trouvée en suivant le lien : http://www.finance-watch.org/2012/01/a-proposal-for-reforming-credit-ratings-agencies-econ/