Les multiples réformes des agences de notation se partagent en deux catégories : celles qui aggraveront les problèmes qu'elles sont censées traiter, et celles qui en créeront de nouveaux. Il ne faut pas réglementer davantage les agences et les traiter comme des auxiliaires des régulateurs. Il faut au contraire les "déréguler" et envisager des pistes alternatives.
Dans la première catégorie se rangent toutes les mesures généralement bien intentionnées qui aboutissent á rehausser les barrières à l'entrée sur le marché, et sanctuarisent un oligopole pourtant décrié. Par exemple, les règles sur le lieu de publication des ratings, la rotation des analystes, les changements d'échelle pour la finance structurée (sans que la question de l'équivalence des ratings, la seule qui compte, ne soit traitée), les exigences de formalisme (citations imposées dans les annonces de rating)... Elles accroissent les coûts fixes.
Dans la seconde catégorie se rangent les idées saugrenues (créer une agence publique européenne qui pourra s'appuyer sur l'énorme capital de crédibilité des autorités européennes en matière d'analyse du risque...) voire troublantes : pénalisation des mauvaises décisions (?), suspension des ratings en période de crise (c'est à dire au moment où ils sont le plus utile aux investisseurs), validation des méthodologies par les régulateurs...
Pour être complet, il faudrait ajouter les mesures qui n'auront d'autre conséquence que de donner le tournis aux agences de rating pour un effet à peu prés nul en termes de politique publique ; par exemple, l'exigence de rotation des agences (le carrousel de la notation financière…). Une manière de penser le sujet (pour un français) est de voir, par analogie, dans les agences l'équivalent pour le monde de la finance du guide Michelin pour la gastronomie (pour un public américain, l'analogie efficace est le classement Parker pour le vin). La seule vraie différence est que l'échelle du guide Michelin est moins "granulaire" (seulement 4 crans). Qui jugerait souhaitable d'exiger, par règlement, que tout consommateur, avant d'aller au restaurant, consulte le guide Michelin et, mieux encore, d'interdire á certains consommateurs de dépenser leur argent dans des restaurants dont la qualité est jugée médiocre ? Qui estimerait souhaitable d'interdire la suppression d'une étoile quand la qualité de la cuisine se dégrade au motif que ce serait préjudiciable au restaurateur ? Qui considèrerait opportun de faire valider par le Ministère de la Consommation la qualité des méthodes d'évaluation ? Qui jugerait indispensable de se mêler d'assurer la rotation des inspecteurs ou d'interdire au guide de juger un restaurant plus de trois années de suite ?
Le problème de fond est que toutes les réformes qui visent à faire des agences de notation des auxiliaires de la régulation sont contreproductives, que ce soit en exigeant leur utilisation pour le calcul des fonds propres des banques ou la protection des investisseurs, ou en essayant de les utiliser à des fins « macro-prudentielles ». Les agences ne peuvent se voir confier de responsabilités macro-prudentielles (lisser le cycle du crédit en ayant la « main lourde » en haut de cycle et légère en bas de cycle).
Que faire dans ces conditions, en plus de déréguler ? Deux pistes. Premièrement, exiger des agences rigueur et transparence dans l'utilisation de l'échelle. Il ne suffit pas que la situation superficiellement se détériore (ou s'améliore) pour justifier une baisse (hausse) de la note. Il faut que le quantum de risque de crédit supplémentaire rattache structurellement (par-delà les aléas cycliques) l'émetteur de dette à une catégorie de risque différente.
Cela signifie trois choses, compliquées mais nécessaires pour créer une saine exigence par rapport à ce « bien public » produit par des agences privées :
i/ « objectiviser » les catégories de rating (qu'est-ce que cela veut dire exactement être AA par rapport à être AAA ?) ;
ii/ fonder les comparaisons à travers les classes d'actifs (le gouvernement des Etats-Unis par rapport à General Electrics, Rabobank ou de la titrisation d'actifs immobiliers AAA) ;
iii/ et faire le départ entre changements cycliques et structurels.
Deuxièmement, pour créer de la diversité dans la production d'analyse du risque de crédit il faut revenir au monde de la gastronomie. Il y a fondamentalement deux modèles : le modèle du guide Michelin (les experts notent la cuisine), et le modèle Zagatt (les clients notent la cuisine et quelqu'un agrège leur opinion selon une grille analytique). L'alternative aux agences est le modèle Zagatt dans lequel un « agrégateur» rassemblerait sur une base mensuelle les jugements sur le risque de crédit des grands investisseurs (asset managers, compagnies d'assurance, hedge funds, banques, fonds…) sur la base d'une grille analytique simple et comparable à celle des agences.
Par rapport à l'utilisation des prix de marché (une autre alternative), ce type de solution éviterait le problème de l'illiquidité : le fait que 500 « consommateurs » s'engagent à donner leur jugement tous les mois assure la « liquidité». Cela permettrait aussi une analyse plus dynamique et plus riche puisque au-delà du rating (la moyenne), les investisseurs auraient en retour des informations sur la médiane et la distribution des opinions autour d'elle et leur évolution dans le temps. L'autre avantage est que le modèle de financement pourrait être différent de celui des agences (les consommateurs paient).