Les défricheurs du bitcoin

le 25/02/2021 L'AGEFI Hebdo

Partis avec un temps d’avance, les pionniers français de l’industrie des crypto-actifs ont d’abord ramé à contre-courant. Aujourd’hui, ils ont le vent en poupe.

Les défricheurs du bitcoin
(rea)

« Lorsque j’ai découvert le bitcoin en 2013, j’ai eu la même révélation qu’en 1996, au tout début de l’Internet, confie Éric Larchevêque. J’ai tout de suite compris que cette technologie, allait, elle aussi, tout changer… » Cet ingénieur en micro-électronique de 47 ans a signé l’acte fondateur de l’écosystème des cryptomonnaies en France en créant dès 2014 la Maison du Bitcoin. Quelques mois plus tard, il co-fondait Ledger, une start-up qui commercialise un coffre-fort digital ressemblant à une clé USB pour conserver les cryptomonnaies de manière sécurisée. Avec Ledger, Éric Larchevêque ajoutait une ligne de plus à un CV déjà détonant. Ce « serial entrepreneur » faisait en effet déjà partie des pionniers d’Internet : il a fondé en 1996 sa première entreprise, une web agency, alors qu’il était encore  sur les bancs de son école d’ingénieurs. Il a ensuite enchaîné deux réussites (Montorgueil et Prixing), des expériences dans l’immobilier et le tourisme en Roumanie et Lettonie, et une carrière de joueur de poker professionnel pendant deux ans…

Avant de lancer le premier Plan épargne bitcoin, le 1er octobre dernier, avec sa nouvelle start-up StackinSat, Jonathan Herscovici, 34 ans, avait lui aussi déjà emprunté des chemins de traverse. Après deux ans chez Lyxor AM comme vendeur de produits de gestion alternative, il fonde en 2010 Wesave. Cette plate-forme d’épargne digitale, qu’il a vendue à Amundi en 2019, avait déjà pour ambition de casser les codes de l’investissement sur les marchés financiers pour les particuliers. « La gestion de patrimoine était trop standardisée, et il était difficile de proposer de vraies innovations de rupture, confie ce diplômé du Master 2 en gestion d’actifs de l’université de Paris-Est Créteil. Ayant toujours été attiré par les choses un peu complexes, qu’il faut rendre simples, j’ai compris en 2017 que le bitcoin allait être un ‘game changer’, et un nouveau terrain de jeu parfait pour un entrepreneur comme moi. »

« Tout s’accélère »

Cette conviction d’être à l’aube d’une révolution technologique constitue le dénominateur commun de ces pionniers qui font avancer la cause des crypto-actifs en France. Sans pour autant renier le passé. « Nous ne sommes pas des anarchistes qui voudraient faire tomber les banques et toute l’industrie financière, cette vision est totalement dépassée », souligne Ambre Soubiran, 32 ans, CEO de Kaiko. Diplômée du Master 2 en Mathématiques appliquées de Dauphine, elle a travaillé dix ans chez HSBC en structuration de dérivés actions, avant de racheter Kaiko en 2016. Alors en difficulté, cette fintech se positionnait comme le « Bloomberg » de la finance, centralisant toutes les données de marché liées aux cryptodevises.

Si l’on évoque l’argument des cryptomonnaies ne servant qu’à des fins de spéculation ou de blanchiment, la réponse fuse. « Cela me fait sourire : les transactions en bitcoin sont publiques et totalement transparentes. Quant à l’argument spéculatif, si les cryptomonnaies se révèlent des supports d’investissement plus risqués que la moyenne, cela ne veut pas dire qu’ils sont plus spéculatifs », note Stéphane Ifrah, le co-fondateur de Napoléon Groupe. Cet ingénieur X-Ponts de 49 ans a effectué la majeure partie de son parcours professionnel au sein de BNP Paribas dans les crédits structurés et la gestion d’actifs. Il a réalisé en 2018 l’une des premières levées de fonds en crypto-actifs en France pour financer la société de gestion Napoléon AM, qui a lancé l’année suivante le premier fonds français exclusivement exposé sur le bitcoin.

Portés par un cours du bitcoin qui atteint des sommets, ces défricheurs ont aujourd’hui le vent en poupe. « Tout s’accélère, confirme Ambre Soubiran. En janvier, nous avons recensé sur notre plate-forme 6 milliards de transactions sur les crypto-actifs à travers plus de 75.000 instruments. Et le marché des investisseurs institutionnels, des ‘hedge funds’ et des ‘asset managers’ est enfin en train de prendre forme. » L’activité de Woleet, une start-up rennaise qui commercialise des solutions de signature électronique, cachet serveur et horodatage s’appuyant sur le bitcoin, a progressé de 120 % en 2020. Cette croissance exponentielle nourrit les ambitions de son co-fondateur, Gilles Cadignan. « L’industrie de la signature électronique devrait représenter une quinzaine de milliards de dollars en 2026. Si nous pouvons capter 3 % de parts de marché, Woleet sera une entreprise très prospère », assure cet ingénieur de 41 ans, ancien de Capgemini et diplômé de Sup Info Paris.

De son côté, Ledger réalise aujourd’hui en une journée son chiffre d’affaires annuel d’il y a quatre ans ! « Nous sommes leader mondial sur notre marché et notre ambition n’a pas changé : une cotation d’ici cinq ans et rejoindre le CAC 40 », explique Éric Larchevêque, qui a une nouvelle fois surpris son monde en 2019. « Mon truc, c’est de créer des entreprises et de commencer à les développer. J’ai donc quitté la direction opérationnelle et passé le relais à un nouveau CEO, Pascal Gauthier, qui a, lui, toutes les qualités pour que la société atteignent ses objectifs. » S’il reste au conseil d’administration en tant que principal actionnaire, Éric Larchevêque s’est installé en famille en Sologne où il coupe du bois et gère ses participations de business angel dans une vingtaine de start-up dont certaines dans l’univers de la crypto.

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